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Dans la prison de Baabda
La dignité derrière les barreaux?

Située dans un ancien dispensaire de l’Université libanaise, la prison des femmes de Baabda a longtemps choqué par les conditions inhumaines dans lesquelles vivaient les prisonnières. Réhabilitée en 2005 grâce à la générosité de la Fondation Al Walid Ben Talal et la détermination des dames bénévoles de l’association Dar Al Amal, la prison de Baabda affiche aujourd’hui un visage nouveau, qui restitue aux prisonnières une dignité longtemps oubliée.

 

Passé le seuil de la porte d’entrée, la propreté des lieux et des locaux contraste avec les idées reçues que l’on se fait d’habitude des prisons. Les murs propres couleur pastel et les portes peintes en vert donnent à cet intérieur un aspect assez accueillant. Des femmes vaquant à leurs occupations échangent propos et rires discrets.
Derrière cette organisation, un homme au cœur d’or, le lieutenant Toufic Nasr. A la tête de cette prison depuis trois mois, il gère avec fermeté, mais sans se départir de son humanité, la soixantaine de prisonnières qui s’y trouvent. «Ce bâtiment aujourd’hui ne ressemble en rien à ce qu’il était avant 2005, explique-t-il. Pour accéder à l’étage supérieur qui abritait les cuisines et les salles de bain, il fallait sortir, quel que soit le temps. Les chambres surpeuplées et mal aérées rendaient les conditions des femmes encore plus dures.» Il a fallu dix ans de pourparlers entre l’Etat et l’Association Dar Al Amal pour permettre la réhabilitation de cette prison.

Retour sur un passé sordide
Aux souvenirs de ces terribles années de souffrances, les prisonnières n’ont pas assez de mots pour exprimer leur amertume. «Nous étions vingt-quatre femmes dans des pièces qui ne pouvaient en contenir que dix-huit. Nous dormions à trois sur deux minuscules matelas déchirés, à même le sol. Un seul ventilateur - qui tombait souvent en panne - aérait la pièce», se souvient Fatma, la doyenne des prisonnières, qui purge sa dixième année en prison.
«Pour supporter la chaleur, je dormais souvent avec mes habits mouillés pour me rafraîchir la nuit», poursuit Ruba, qui souffre toujours d’une pneumonie mal soignée.
L’évocation de l’état des salles de bains provoque un haut le cœur. D’horribles odeurs nauséabondes se dégageaient des pièces crasseuses aux murs noircis par l’humidité. «Nous devions tout faire dans cette minuscule pièce dégoûtante: laver nos habits, rincer les plats dans lesquels nous mangions, nous laver et faire nos besoins, raconte Nadia amèrement. Imaginez vingt femmes qui attendent à tour de rôle leur tour pour passer à la douche. Il fallait par la suite sortir toute mouillée pour retourner aux chambres.»
L’eau chaude, elles n’en ont point de souvenir. «Même le savon était un produit considéré luxueux, se rappelle Fatma. Nous n’avions droit qu’à un seul savon par chambre tous les trois mois. Je me suis tellement frottée avec le détergent de lessive, que j’en garde des séquelles jusqu’à aujourd’hui.» Quant à la nourriture, «même les chiens auraient refusé d’en manger», lance Houda, ironique, derrière son ordinateur. «En effet, acquiesce le lieutenant Nasr, cette nourriture est un vrai gâchis. Préparés à huit heures du matin à la prison de Roumieh pour plus de 800 prisonniers, les plats arrivent froids et complètement insipides. Nous essayons d’y remédier en apportant les ingrédients que les femmes pourront cuisiner ici sur place.»
Aujourd’hui, ces souvenirs appartiennent au passé. La prison réaménagée ressemble plutôt à un foyer de jeunes femmes, privées quand même de l’essentiel, leur liberté. Les étages communiquent entre eux par des escaliers intérieurs. Un troisième étage récemment construit sert de salle de sport, de réunion ou encore de lieu de rencontre.
Les cinq chambres claires et propres sont réparties sur les deux premiers étages. Chacune est équipée d’un climatiseur et de deux ventilateurs et possède sa propre salle de bain avec douche et eau chaude courante. Les matelas hideux ont été remplacés par des lits superposés revêtus de draps propres. Tout le long des murs de la chambre, des placards en bois permettent à chacune des prisonnières de ranger proprement ses affaires. «Ceci nous change des vieux cartons qui servaient d’abris aux cafards et à nos habits», lance ironiquement Hassiba, qui purge sa peine depuis plus de 5 ans.
La cuisine équipée d’ustensiles neufs et d’un frigo permet de préserver au frais les plats cuisinés par les parents des détenues. «L’utilisation du gaz est strictement défendue par mesure de sécurité, explique le lieutenant Nasr. Un micro-ondes permet de réchauffer les plats préparés. Quant aux couteaux et objets acérés, ils sont minutieusement comptés après chaque utilisation.» Sécurité oblige.

Adaptation et cohabitation
La cohabitation entre ces femmes d’âges, de cultures et de milieux différents, ne se passe jamais aisément. «La promiscuité est un facteur très important influant sur les relations interpersonnelles entre ces femmes, explique Joëlle Khoury, psychologue de l’association Dar Al Amal, responsable de l’état psychologique des prisonnières. Appelées à vivre ensemble dans des espaces restreints et des conditions excessivement dures, elles réagissent violemment à la moindre parole déplacée. Coups et disputes deviennent alors leur lot quotidien.» Un autre facteur intervient également dans cette adaptation à la cohabitation. «C’est le caractère de la personne elle-même, poursuit la psychologue. Dans chaque cellule se trouve immanquablement un “leader” doté d’une personnalité plus forte, qui exerce son autorité et son pouvoir sur les autres. Ce pouvoir peut résulter de l’ancienneté de la prisonnière, de son milieu social plus aisé ou de ses ressources qui lui permettent d’“acheter” de menus services chez les plus faibles.»
«Pour obtenir une cigarette du leader, se rappelle Ruba, il fallait lui laver tous ses habits, par exemple.» Cet abus psychologique entraîne des tensions qui dégénèrent rapidement en coups et disputes, engendrant de sévères sanctions.
L’épreuve de la cellule d’isolation reste pour un grand nombre de prisonnières la pire sanction connue. Séparées des autres par une porte en fer, elles sont privées de tout, livrées à la pire solitude sans aucune communication avec l’extérieur pendant plusieurs jours. «Les sanctions, explique le lieutenant Nasr, dépendent du délit commis et varient selon la gravité du problème. Interdiction de cigarettes ou de visite des parents, pour insultes, par exemple, ou séjour en isolement cellulaire pour coups ou blessures.»
Comment arrivent donc les prisonnières à gérer leurs différends pour éviter ces châtiments? «Il faut apprendre à maîtriser ses colères et ses tensions, accepter l’autre dans toute sa différence, car finalement nous sommes appelées à vivre longtemps ensemble, admet tristement Roueida, la quarantaine, assise derrière sa machine à coudre. Cela dépend évidemment du caractère de chacune. Plus elle est rebelle et moins elle contrôlera la situation.» Ce qui est le cas de Hiba, de caractère révolté et très peu soumise. Elle refuse d’être «abusée et achetée» psychologiquement ou de dépendre de la «bonne volonté» des autres: «Je m’isole alors, je mets les écouteurs de la radio et je m’oublie dans ma nouvelle passion, la couture.»
Les autres ont finalement compris que pour supporter cette promiscuité et calmer les tensions, il fallait accepter la situation, oublier ses préjugés et apprendre à tuer l’ennui.

Des activités pour combattre l’agressivité.
«Il y a des jours où je suis tellement occupée, avoue Fatma, que j’oublie que je suis en prison.» L’ancienne directrice de la prison, Mme Nouhad Saleh (en charge pendant 32 ans), avait compris que l’oisiveté et l’ennui étaient à la base de l’agressivité chez les prisonnières. En coopération avec l’Association Dar Al Amal, elle introduisit différents ateliers de couture, de cuisine, ainsi que des sessions de langue arabe et d’informatique, «question d’occuper l’esprit de ces prisonnières et les aider à supporter leurs dures conditions».
«Depuis dix ans, raconte Mme Hoda Kara, coordinatrice de l’association Dar Al Amal qui s’occupe du quotidien et du bien-être des prisonnières, des dames bénévoles viennent trois fois par semaine enseigner les différentes techniques aux prisonnières. Le matériel de couture, les machines à coudre, les ordinateurs et tout l’équipement nécessaire à ces différentes activités sont offerts par l’Association».
Assises autour d’une table, des femmes enfilent patiemment des perles autour d’un fil. Des heures durant, elles s’adonnent à leur nouvelle passion qui leur permet de canaliser leurs tensions et de s’évader de leur quotidien. «Tous les outils, ciseaux et aiguilles sont récupérés en fin de journée afin d’éviter de possibles “accidents”», assure le lieutenant.
Arrivée deux ans plus tôt, Lara avait complètement perdu l’usage de la parole sous le choc de l’incarcération. Issue d’un milieu aisé, elle s’est retrouvée dans un environnement complètement hostile, laissant 4 enfants «qui poursuivent leurs études au Canada et aux Etats-Unis», dit-elle tristement. «La couture m’a aidée à surmonter ma dépression. Je passe des heures derrière cette machine, évitant de penser au présent en attendant le jour du verdict», confie-t-elle en montrant fièrement les serviettes de cuisines brodées, fruit d’un long et patient travail. 
Grâce à la vente de leurs travaux manuels (serviettes de cuisine au point de croix ou crochets, colifichets ou bijoux, sac à mains brodés…), les prisonnières ont acquis une certaine indépendance financière qui leur permet à la fois de se libérer de l’emprise psychologique des leaders et de se sentir utiles. «Aujourd’hui, j’achète mes cigarettes sans avoir à les mendier des autres. J’envoie même de l’argent à mes enfants», raconte fièrement Roueida.
«Beaucoup de femmes qui arrivent illettrées, finissent par savoir lire et écrire grâce aux cours d’arabe qu’elles ont suivis, raconte le lieutenant Nasr. Souad, par exemple, incarcérée pour drogue et prostitution, prépare une licence en droit. Elle espère obtenir une autorisation qui lui permettra de passer les examens à l’extérieur de la prison sous stricte surveillance.»
Depuis que ces femmes ont trouvé une occupation durant leurs journées, heurts et tensions se sont beaucoup dissipés. Une entente règne aujourd’hui dans les cellules, développant un esprit de solidarité entre les prisonnières. «On partage tout ce que l’on reçoit de l’extérieur (nourriture, livres, cigarettes...) avec les plus démunies ou les personnes de nationalité étrangère qui n’ont pas de famille pour prendre soin d’elles», dit Roueida.
Il faut dire que le traitement humain et respectueux du directeur, «qui prend la peine d’écouter chacune de nous sans porter de jugement hâtif», la présence et la compréhension de ces dames qui apportent confort et soulagement aux problèmes quotidiens de ces femmes, ont beaucoup contribué à assouplir le comportement des prisonnières.

Le parloir, seul contact avec l’extérieur
Comment ces femmes gèrent-elles leurs rencontres avec leurs proches? Comment arrivent-elles à supporter l’absence de leur famille? «L’absence de leurs enfants ou parents reste une douleur insurmontable, affirme la psychologue de la prison. De plus, elles se sentent coupables de leur faire porter le poids de cette honte.»
«Il y a dix ans, se souvient Fatma, nous avions droit une fois par an à embrasser nos enfants. Tout contact se faisait à travers la petite lucarne d’une porte en fer.» Aujourd’hui, les rencontres avec les membres de la famille, quoique toujours strictes, sont mieux organisées. Les portes en fer ont été remplacées par une vitre. Les communications se font par téléphone à travers cette vitre «sauf pour la mère qui a le droit d’embrasser sa fille et pour l’enfant qui peut enlacer sa mère», explique le lieutenant. Les rencontres ont lieu les mardis, jeudis et samedis. Chaque prisonnière a droit à un quart d’heure d’échanges. Mais là aussi, une discrimination s’établit selon que les personnes sont jugées ou en état d’arrestation. Les proches parents (père, mère, frères ou sœurs) des personnes jugées n’ont pas besoin d’un permis pour visiter la prisonnière, alors que pour les personnes arrêtées, il en faut obligatoirement un.
«Les autres jours sont consacrés aux visites des avocats, des religieux, des assistantes sociales qui, elles, prennent en charge tous les besoins juridiques des prisonnières libanaises (formalités, avocats, papiers… ), explique Ghada, assistante sociale de la prison de Baabda. D’autres associations, telles que Caritas Liban, s’occupent des problèmes des ressortissantes étrangères qui n’ont ni ressources, ni familles. C’est eux qui engagent l’avocat, assurent le lien entre lui et sa cliente et prennent en charge tous les frais qui en résultent.»
Malgré des conditions plus humaines, une direction plus compréhensive, et des dames bénévoles qui, depuis dix ans, apportent un peu de chaleur au quotidien de ces prisonnières, ces femmes restent privées de leurs droits les plus fondamentaux: leurs biens, leur famille et leur liberté: «Nous sommes finalement isolées du monde extérieur, livrées à nous-mêmes et aux gardiennes qui nous commandent à longueur de journée. Notre seul devoir est d’obéir sans discuter, subir sans réfléchir, travailler sans broncher.» Des mots qui révèlent des blessures profondes, malgré une certaine dignité retrouvée.

Lamia Darouni