Robert Ménard
«Je le croyais intouchable»

Robert Ménard, secrétaire général de l’organisation Reporters sans frontières, est un homme en colère. Au Liban, pour présenter ses condoléances à la famille Tuéni, il a appelé à la mobilisation et promis de faire appel à toutes les instances internationales pour arrêter cette vague de violence contre les journalistes libanais.

Depuis quand connaissiez-vous Gebran Tuéni?
Je connaissais Gebran depuis des années ainsi que Samir Kassir, car ils étaient incontournables dans le monde journalistique. Ils se sont battus pour la liberté de la presse, non seulement au Liban mais dans le monde entier. Gebran était un ami de Reporters sans frontières et un partenaire de l’Association mondiale des journaux. Je suis venu au Liban dans un geste de solidarité pour mobiliser la presse, non seulement la presse libanaise mais aussi internationale, et plus spécialement la presse française, car c’est la presse entière qui est menacée par cet assassinat. Il faut faire pression sur la communauté internationale.

Comment jugez-vous la résolution 1664 du Conseil de sécurité des Nations unies?
Pour ne pas utiliser la langue de bois, et pour dire ce que je ressens, après avoir lu le compte rendu sur le vote du conseil de sécurité, j’avoue que c’est une vraie déception! (Cette résolution reconduit pour une période de six mois le mandat de la commission d’enquête internationale sur l’assassinat de l’ex-premier ministre libanais Rafic Hariri et se limite à autoriser ladite commission à apporter une assistance technique au gouvernement libanais. Ce dernier garde la charge des enquêtes sur les autres meurtres et attentats politiques perpétrés au Liban depuis octobre 2004, ndlr).
Je ne fais pas confiance à la justice libanaise pour apporter les réponses nécessaires et pour mener à bien une enquête sur ces assassinats. Je pense sincèrement qu’il va falloir continuer à se battre et il existe des lieux pour faire pression sur la Russie parce que je pense que le blocage est à ce niveau-là. La Syrie prône l’amitié avec les Russes et ils crient victoire. La Russie, par exemple, est membre du Conseil de l’Europe, qui s’occupe des droits de l’homme, et donc de la liberté de la presse. Il faut donc demander au Conseil de l’Europe ainsi qu’aux Russes de condamner ces actes criminels afin de débloquer et d’aboutir à quelque chose de concret.
Il faut également que ce soit le Parlement européen dans sa diversité et les institutions européennes qui prennent position et qui demandent au Conseil européen d’intervenir. Il faut choisir tous les lieux possibles et imaginables. Bientôt, la Commission des Droits de l’homme des Nations Unies va siéger. Il faut donc profiter de cet événement pour qu’il y ait une résolution sur le Liban.
La situation nécessite d’être impérativement sur le terrain de toutes les institutions internationales où l’on peut intervenir. Il faut aussi être sur le terrain du grand public, c’est-à-dire via la presse, et le faire sur la durée. Car, malheureusement - et j’espère me tromper -, je crains que la vérité n’éclate pas de sitôt et j’ai peur de revenir au Liban pour des circonstances similaires.

Pensez-vous que la presse libanaise pourrait devenir frileuse et réservée à cause de ce qui se passe?
J’espère que la leçon que tirent les journalistes de ces drames est de se battre encore plus. Présenter les condoléances à la famille et arrêter le combat, c’est de la trahison vis-à-vis des personnes décédées. Si, demain, la presse baisse les bras, ce sera de la lâcheté. Pour la mémoire des disparus, vous devez continuer à faire votre travail de journalistes. Surtout ne montrez pas que ces assassins ont gagné… Nous, les Français, ainsi que la presse française, nous vous aiderons et nous nous mobiliserons pour vous. La seule qualité indispensable qui souvent fait défaut aux journalistes du fait de leur métier qui est de suivre l’actualité, est la persévérance. Il faut rester fidèle, entêté et persévérant!

Il existe des certitudes chez les Libanais concernant les assassins. Pourtant, les enquêtes stagnent. Qu’en pensez-vous?
La certitude, le sentiment, l’impression, que vous les Libanais avez dans votre cœur, ne suffisent pas. Malheureusement, la justice a besoin de preuves concrètes et matérielles. De plus, vous ne devez pas vous contenter des auteurs de ces crimes mais des commanditaires. Tous doivent être jugés et condamnés. Plus que du courage politique, il faut de la persévérance et l’appui de la communauté internationale et de la justice française à laquelle je fais confiance, car dans le cas de Samir Kassir, qui a la double nationalité, un juge a été nommé pour mener l’enquête. Aujourd’hui, la Syrie a des atouts en mains, et souvent, beaucoup de gouvernements préfèrent la stabilité de ce pays à la justice. Il y a des considérations géopolitiques qui vont à l’encontre des désirs de justice. La justice internationale peut venir à bout de cette enquête. Il faut lui faire confiance. En attendant, notre devoir de journaliste est de mobiliser la presse dans le monde entier par des conférences de presse avec les différentes familles à Washington pour sensibiliser nos confrères, et également à Moscou, pourquoi pas?

Racontez-nous un souvenir avec Gebran Tuéni.
C’était à Berlin, il y avait une réunion de patrons de presse à laquelle j’étais invité. Je suis tombé dans ses bras tant son contact était chaleureux à mon égard. Il m’a dit ce que peu de gens me disent: «Tu sais, je serai toujours à tes côtés… Tu m’appelles… S’il y a un problème quelque part, tu m’appelles… Si tu as besoin de moi, tu m’appelles… Si tu as besoin du journal, tu nous appelles… On sera là chaque fois avec vous…» C’était un être exceptionnel. Lors de la dernière discussion que j’ai eue avec Gebran, il m’avait dit: «Tu sais, ils essaieront de me tuer…» Je lui ai répondu qu’il exagérait et je le regrette maintenant. Je le croyais intouchable…

Propos recueillis par Colette Chibani