Samir Tuéni
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Les jours passent et Samir Tuéni est toujours sous le choc de la disparition de Gebran. Un mois après la tragédie, il ne se fait toujours pas à l’idée qu’il n’est plus là. Mais en dépit de la douleur insurmontable, il se fait violence pour parler de celui qu’il connaît depuis toujours. Et peut-être plus que quiconque.
Dans l’entourage familial de Gebran, Samir a toujours été là. Solide, juste et confiant, c’est lui qui répondait présent lors des moments difficiles, tout comme pour partager les bonheurs simples. Samir et Gebran se sont en effet toujours parlé de toutes les choses de la vie, de la famille, et de l’avenir, celui d’un Liban libre et souverain, dans lequel ils avaient confiance tous les deux.
Samir reçoit toujours chez lui, dans son appartement parisien du 16e arrondissement, tous ceux qui veulent garder intacte la mémoire de Gebran. Paroles intimes, emplies de respect et d’émotion.
Quel est le meilleur moment que vous aviez partagé ensemble?
Il s’agit de la vie parisienne ensemble, quand nous étions arrivés ici, tous les jeunes de la famille, Gaby (Il s’arrête et précise: «Parfois, je vais dire Gebran, parfois Gaby… Le nom de Gebran, je ne le disais qu’en public»), Nagy, Marwan, Karim et Ali Hamadé. Nous nous réunissions tous les soirs, nous menions une vie de jeunes arrivant de Beyrouth à Paris. C’est la première vision qui me vient à l’idée, sans revenir très loin en arrière. Je me souviens surtout de cette période où nous étions seuls ici loin de nos parents… C’était la liberté à Paris.
Que faisiez-vous alors de spécial?
Pas grand-chose, c’était simplement le fait d’être réunis tous ensemble le soir. Nous étions inquiets de la situation que traversait le Liban, ce qui nous soudait. C’était en effet la guerre, et nous étions toujours ensemble scotchés devant la télévision ou au téléphone pour demander des nouvelles de notre pays.
Gebran avait-il alors cette flamme, ses convictions d’un Liban libre?
Oui, sûrement, et ce même avant son arrivée à Paris. Il avait 17 ans lors de sa première manifestation importante à Beyrouth, mais c’est aussi à cet âge qu’il a été blessé par un franc-tireur au genou. Il a depuis toujours été le porte-flambeau d’un Liban libre, le défenseur de l’indépendance et de la souveraineté du pays. Ces convictions étaient son leitmotiv, son moteur dans le combat pour y parvenir.
Quelle image avait-il de son père, jeune? S’entendaient-ils politiquement?
Son père était pour lui quelqu’un d’incontournable, non négociable, un mythe. Je pense que Gebran et son père avaient la même politique, mais peut-être que chacun avait son style pour y arriver. Peut-être que Gebran était plus révolté, car plus jeune. Son père, quant à lui, avait acquis une grande maturité, celle de l’expérience. Tous deux avaient et ont néanmoins toujours eu le même idéal politique.
Etiez-vous d’accord avec Gebran sur ses prises de positions politiques et sociales?
Certes, j’étais d’accord à 100% avec lui. Bien sûr, cela ne nous empêchait pas d’avoir souvent de nombreuses discussions sur plusieurs thèmes, et ce malgré son entêtement et le fait qu’il acceptait mal les remarques. Toutefois, il réfléchissait toujours, et même s’il n’admettait pas tout de suite ce qu’on lui disait, il prenait un temps de réflexion pour analyser nos propos. Ce qui lui permettait ensuite de changer d’avis s’il trouvait nos arguments plus justes que les siens. Gebran n’a jamais été borné et avait une ouverture d’esprit formidable. Il était pudique et respectueux de la pensée de l’autre, car pour tout esprit ouvert, c’est dans la discussion que les idées se forgent.
Quels sont vos traits de caractère communs et vos affinités avec Gebran?
C’est difficile à dire. Nous avions tous les deux la même vision politique des choses, ou le même avis concernant l’action de certaines personnes. Nous étions tous les deux timides et francs. Ensuite, notre entente ne s’explique pas… Il aurait fallu lui demander mais maintenant… (Il prend une pause, visiblement très ému)… c’est trop tard. Notre relation était basée sur la confiance. Il vivait dans un monde politique où l’on pouvait difficilement compter sur la sincérité. Il savait qu’avec ses amis proches, les rapports étaient dénués de toute arrière-pensée, qu’il pouvait leur parler franchement, avec son cœur et qu’on allait lui répondre de même. Cette amitié, voire même cette fraternité, date de 30 ans, depuis 1976, même si je le connaissais bien avant. J’ai été, depuis, le témoin silencieux de tous les événements de sa vie. Ce lien n’a jamais été entaché de la moindre divergence. Avec les hommes politiques, ce n’était pas toujours le cas. Ses véritables amitiés se situaient hors du circuit politique.
Que faites-vous en ce moment à Paris?
Après plus d’une quinzaine d’années au cours desquelles je m’étais éloigné du milieu de la presse, je suis à nouveau le correspondant du Nahar à Paris. Je travaillais avec Gebran.
Vous aviez donc à la fois une relation familiale, amicale et professionnelle?
Nous avions une relation très complète, basée sur des valeurs familiales. Nous étions très proches, même si notre relation était parfois très complexe. Toutefois, nous ressentions profondément que nous avions besoin l’un de l’autre. Cela dépassait toutes les paroles ou déclarations d’amitié.
Quelle image aurait-t-il aimé laisser de lui?
L’image qu’il a laissée en allant au-devant de la mort, avec courage. C’est ce qu’il voulait probablement. Personnellement, je ne le comprenais pas à ce niveau.
Ne prenait-il pas de précautions?
C’est difficile de dire qu’il n’en prenait pas. Il en a pris, mais pas comme quelqu’un qui se sentait vraiment visé.
Qui l’a convaincu de rentrer à Beyrouth avant l’attentat?
Personne. Il savait qu’il était menacé, et quand certains l’accusaient de se faire de la “pub”, cela lui faisait beaucoup de mal. Un soir, en sortant du cinéma, il m’a annoncé: «Demain, je rentre à Beyrouth.» Comme d’habitude, j’ai essayé de l’en dissuader, mais ce soir-là, j’ai senti qu’il y tenait absolument. Le lendemain, quand je l’ai appelé, il s’apprêtait à prendre l’avion. Il a fallu l’intervention de son père pour qu’il annule son départ. C’est donc tout seul qu’il prenait ses décisions. Personne ne l’a encouragé à rentrer à Beyrouth. La période des fêtes l’a poussé également à rentrer. Il avait pris l’habitude de faire des allers-retours Paris-Beyrouth. C’est uniquement cela qui a pu déterminer son dernier retour, sous réserve de revenir à Paris, début janvier 2006. D’autre part, Gebran était entier dans tout ce qu’il faisait. Il n’acceptait pas le fait d’être député et de rester à Paris. Même ici, il ne s’arrêtait jamais. Il a même redoublé d’efforts car il était sur toutes les télévisions arabes et les radios locales et internationales pour défendre sa cause au maximum. Ainsi, il n’y avait pas de raison précise pour son dernier retour. Peut-être sa vie n’était-elle pas aussi importante à ses yeux que la cause qu’il défendait. Ma conviction intime est donc qu’il est parti au-devant de sa mort.
Il est donc pour vous un vrai martyr…
Sûrement. Car il se savait menacé. Il avait des documents qui le prévenaient que sa vie était en danger, et qu’il devait rester loin… Son père, Marwan (Hamadé) et moi-même entre autres, le lui répétions. En effet, il recevait des e-mails tous les jours, qui nous mettaient parfois hors de nous parce que nous sentions, à travers leur contenu, que des gens savaient de lui beaucoup de choses, même des détails sur sa vie quotidienne, y compris ici à Paris. Certaines personnes nous filaient peut-être. Ils savaient à tout moment où nous nous trouvions. Des menaces ont suivi par la suite.
Quand ces e-mails ont-ils commencé à vous parvenir?
Depuis que Gebran est arrivé à Paris, autour du 20 août dernier. Il m’a alors appelé, me disant qu’il était là pour 48 heures. J’étais en vacances et je suis rentré à Paris. Nous sommes restés ensemble le week-end. Lundi matin, il m’a rappelé pour m’annoncer qu’il avait un déplacement et qu’il allait retarder son retour. Il est ensuite resté là de façon intermittente, et ce jusqu’au 11 décembre dernier, ne pouvant pas rentrer pour des raisons de sécurité, mais aussi parce qu’il avait des affaires à régler en Europe. La sécurité libanaise ainsi que les enquêteurs de l’ONU l’avaient mis en garde car il était sur la liste noire des personnes menacées par le régime syrien.
Vous pensez donc que le régime syrien est responsable de la mort de Gebran?
Oui, c’est mon point de vue. Gebran n’avait pas d’autres ennemis à ce moment-là.
Comment a-t-il vécu ses derniers séjours à Paris?
Gebran était une personne d’une grande ouverture d’esprit, d’une grande culture. Durant ces derniers mois, il se sentait obligé de rester là pour sa sécurité. Il vivait sa présence à Paris comme s’il était dans une prison. Il se sentait beaucoup plus libre à Beyrouth, mais cela était faux. Je lui disais qu’il pouvait défendre sa cause plus librement à Paris à travers les médias, et les contacts qu’il pouvait nouer.
Avait-il beaucoup de contacts dans le milieu journalistique européen?
Oui, bien entendu. Il avait de nombreux contacts européen, américain et arabe; d’autant plus qu’il s’informait de tout ce qui se passait, car il ne se contentait pas seulement d’écouter les nouvelles qu’il recevait. Il anticipait les renseignements et l’actualité au maximum pour tenter de prévoir et d’analyser ce qui allait arriver.
Comment le journaliste qu’était Gebran a-t-il influencé l’homme politique?
Gebran est arrivé en politique parce qu’il a été journaliste. S’il ne l’était pas, peut-être ne se serait-il pas autant impliqué. En étant au coeur du pouvoir, il pensait avoir les moyens de faire avancer les choses beaucoup plus vite.
Etiez-vous d’accord avec lui sur ce point?
J’étais d’accord avec lui parce que je pensais qu’il avait acquis une certaine autorité morale, qui pouvait lui permettre d’aller plus loin encore que s’il était resté un simple journaliste.
Dans quelle mesure le considériez-vous comme un symbole?
Il était un véritable symbole, surtout auprès des jeunes. En effet, depuis sa disparition, il y a un mois, personne n’a pu le remplacer. Gebran était un moteur, toujours à l’affût, toujours prêt. Il ne s’arrêtait jamais. C’est lui qui faisait avancer la jeunesse libanaise vers l’idéal auquel il croyait. Son ouverture d’esprit, ses différentes alliances, qui tendaient toujours vers le même but, ont prouvé sa capacité d’adaptation aux différents enjeux que connaissait le pays. Son ouverture d’esprit a toujours plu au plus grand nombre. Jamais, au grand jamais, il n’a dévié de son idéal, celui d’un Liban libre et souverain.
Comment expliquez-vous alors ses différentes, et mêmes parfois divergentes, alliances politiques?
Vous savez, quand on est au pouvoir en politique, il y a des réalités auxquelles il faut s’adapter, et des décisions que l’on est tenu de prendre. Critiquer une politique est une chose beaucoup plus aisée à entreprendre que le devoir de réagir au jour le jour. Cette obligation d’agir requiert une certaine faculté d’adaptation, basée sur des constantes qui n’ont jamais varié.
En tant que député, quel est le plus bel héritage qu’il a laissé derrière lui?
Malheureusement, il n’a pas eu beaucoup de temps pour faire appliquer ses idées. Toutefois, le Gouvernement parallèle des jeunes, pour insuffler du sang neuf à la politique, est l’une de ses réalisations les plus marquantes. Il avait une grande confiance en la jeunesse. Il voulait l’impliquer dans la vie politique et fut en effet l’un des premiers à mettre en place le Parlement des jeunes, où des jeunes de différentes régions venaient remplacer les députés pour une séance, et ce en présence du président du Parlement, afin de donner leur avis sur les problèmes politiques du moment. Il avait eu cette idée, il y a plus de dix ans…
Quels étaient les hommes politiques internationaux qu’il admirait?
Mis à part Bachir Gemayel au Liban, il admirait Che Guevara en tant que libérateur. Gebran a toujours aimé les êtres qui agissaient; les hommes d’action et non seulement de paroles.
Sa plus belle qualité? Le plus beau souvenir qu’il vous ait laissé?
Sa principale qualité fut son cœur, gros comme ça. Toutefois, je suis encore à un stade où je ne peux toujours pas dire ce qu’il m’a laissé comme souvenir, car, comme tant d’autres, je n’ai toujours pas admis le fait qu’il soit parti. Toutes ces années vécues ensemble me laissent un souvenir impérissable. La complexité de notre vie, tout comme la richesse de notre relation, me resteront toujours en mémoire.
Continueriez-vous son combat?
C’est la promesse que je lui fais: je ferai mon possible pour pouvoir essayer de continuer ce qu’il a entrepris. Et cela selon mes moyens, bien entendu. Gebran nous a légué quelque chose de très important: son combat pour la liberté, et il faut que cette flamme-là ne s’éteigne jamais. Il faudra toujours se battre pour atteindre cet idéal. Si chacun donnait une part de lui-même, nous pourrions y arriver main dans la main, tous ensemble.
L’assassinat de journalistes est aussi le symptôme d’une société en crise…
Oui, on ne tue que ceux qui peuvent faire quelque chose, qui peuvent faire bouger le système. Gebran, de par son action politique et ses relations médiatiques internationales, en faisait partie. Il était convié par tous les médias et était un invité droit et franc: il ne pouvait pas ne pas donner son avis. Gebran était un homme libre. Il l’a été jusqu’à sa mort.
Quel message aimeriez-vous laisser aux jeunes, démotivés par la mort de Gebran?
Je dirai à toute la jeunesse libanaise qui a cru en lui de continuer son combat pour le Liban. Le chemin est certainement long et très difficile, mais Gebran leur a fait confiance, et cette jeunesse ne trahira pas sa confiance. Un jour, nous y arriverons, grâce aux jeunes. Depuis l’assassinat, il nous a laissé un héritage inachevé et chaque Libanais qui a eu confiance en lui doit se sentir imprégné d’une mission à concrétiser. Gebran a mené un combat que nous devons continuer. C’est la plus belle preuve d’amitié que je pourrai lui donner.
Propos recueillis par Yasmina Araman, à Paris
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