Le serment couronné par le sang
Entre le journaliste Gebran Tuéni et le député Gebran Tuéni, la première fonction domine de loin. L’homme à l’éternelle jeunesse, pétri d’une culture de la liberté, a insufflé un esprit de fraîcheur au Parlement libanais, depuis son élection en 2005, grâce à une personnalité toujours prête à relever les défis, riche en acquis et en quête continue d’expériences nouvelles. Ce portrait est le fruit d’une rencontre avec Gebran Tuéni, qui s’est déroulée dans son domicile à Beit Mery, la veille de la fête de l’Indépendance.
Tel est Gebran Tuéni: un grand rêveur, un journaliste moderne, un politicien rebelle qu’aucun danger ne freine, un homme “original” dans tous ses aspects. Même le jour de ses fiançailles, il a demandé la main de son épouse Siham au micro! Il est difficile de vivre à son rythme ou de deviner la timidité qu’il refoule sous des airs moqueurs. Il est à la fois fataliste et croyant, orthodoxe dans sa rectitude, druze, maronite et musulman dans ses alliances. Ayant la répartie facile, les réponses bien ficelées, un talent certain à affronter les questions embarrassantes et à les pointer en arme fatale contre son interlocuteur, il est attentif et franc dans ses écrits et ses expressions.
Eternel adolescent, telle est l’impression que retient quiconque fait la connaissance de Gebran Tuéni, cet homme élégant par sa réserve, d’une maturité profonde, aiguisée par les expériences, les tragédies et les joies de la vie.
Un grand nom
Il n’a jamais été facile pour Gebran Tuéni, actuel Président directeur général du quotidien An-Nahar, de porter le nom de son grand-père Gebran Tuéni, qui a fondé le journal, le 4 août 1933. Un quotidien de résistance, qui a affronté le mandat français, lequel l’a paralysé à plusieurs reprises, poursuivant son fondateur au même titre que les pères de l’Indépendance et interdisant sa parution, vu son rôle dans la bataille de l’amendement de la constitution.
Il ne lui était aussi pas facile d’être le fils de Ghassan Tuéni, doyen du An-Nahar et son rédacteur en chef depuis 55 ans, parce qu’il était le père qui a porté le flambeau de la liberté et de l’ouverture. Poursuivi et emprisonné pour 3 mois en 1949, il a été condamné en 1950 pour avoir brisé les chaînes du pouvoir et a été emprisonné en 1951 pour avoir réclamé le droit des citoyens au pain quotidien, dans un article paru dans An-Nahar et intitulé «Nous voulons manger, nous avons faim». Relâché après la grève des journalistes, il a de nouveau été incarcéré pendant deux mois jusqu’à son élection en 1951, qui lui a valu l’immunité parlementaire.
Depuis, il a été réélu député de Beyrouth, en 1953. Cependant, An-Nahar a comparu de nouveau devant la justice militaire, en 1973. Ghassan Tuéni et Wafic Ramadan ont été emprisonnés, accusés d’avoir dévoilé des secrets d’Etat et menacé sa sécurité en publiant les décisions secrètes de la conférence au sommet en Algérie. Ils sont relâchés deux semaines plus tard, suite à une séance spéciale du Parlement et à la promulgation d’une loi qui libère les procès de presse du pouvoir de la justice militaire. Ce n’est qu’un bref aperçu des exploits politiques de Ghassan Tuéni, l’homme qui a réussi à introduire le quotidien dans la vie politique par la grande porte, surtout lorsqu’il a occupé le poste de représentant permanent et d’ambassadeur du Liban auprès des Nations unies, accompagnant ainsi au niveau international la cause du Sud et l’invasion israélienne. Il est ainsi l’artisan de la résolution 425.
Gebran, qui répétait qu’il ne croyait pas à l’héritage mais à la capacité de le développer, avait décidé d’être en harmonie avec lui-même. Le succès ne tarda pas à être au rendez-vous.
Celui-ci a été réalisé après maints efforts de sa part. En passant en revue le parcours du petit-fils, on remarque que depuis son accession à la tête d’An-Nahar, en 2000, il est devenu le porte-étendard du renouveau qui a permis au quotidien d’accéder à la modernité, tant dans le fond que dans la forme. Il a osé briser le cercle fermé des grandes plumes du journal, pour y introduire une génération de jeunes étudiants universitaires. C’est ainsi qu’il a jumelé le journal des intellectuels au quotidien dont il rêvait: un journal intellectuel avec des signatures jeunes.
Gebran Tuéni a réussi, avec un style direct et frais, à exprimer dans ses éditoriaux ce que murmure tout bas chaque Libanais, de l’ouvrier au politicien, en passant par l’étudiant universitaire.
«Il a réussi en tant que journaliste mais il a choisi le chemin le plus dur», tels sont les propos de son jeune oncle, le journaliste Ali Hamadé. Il explique: «Au lieu de se diriger directement au An-Nahar et d’intégrer l’institution pour s’abriter sous ses ailes, il a décidé d’explorer la profession de façon quasi-indépendante à travers le magazine An Nahar al Arabi wal Douali (le Nahar arabe et international), publié à partir de Paris, en 1977. Il l’a géré et a réussi à en faire le premier magazine libanais avant qu’il n’arrête de paraître à cause de la guerre. Rentré de son exil à Paris, en 1993, il a mené avec force et acharnement la bataille pour moderniser An-Nahar et a sorti le quotidien de l’époque des années 70 et 80 pour l’introduire dans les années 90 et le deuxième millénaire.»
An-Nahar occupe aujourd’hui un emplacement privilégié au cœur de la Place des martyrs, baptisée Place de la Liberté. Ce quotidien exalte la modernité et accompagne l’industrie journalistique moderne avec sa longue expérience, son acquis inépuisable après tant de luttes, de poursuites, d’incarcérations, et avec l’expérience des jeunes, guidés aujourd’hui avec plus de pondération par un Gebran Tuéni, qui a atteint la plénitude de ses moyens physiques et intellectuels.
Dans la ligne de mire
Gebran Tuéni a vu le jour, le 15 septembre 1957. Il n’aime pas célébrer en grande pompe son anniversaire mais préfère le fêter dans un cadre familial intime, avec sa femme et ses enfants. S’il fuit les festivités, c’est par timidité. Il le reconnaît d’ailleurs: «Les festivités m’intimident…» Et il reprend: «Oui, je suis timide et je n’aime pas l’insolence. Je respecte l’autre, les règles, les valeurs, la hiérarchie familiale et la vie privée d’autrui. A chacun son jardin secret, où nul ne doit être admis.»
Toutefois, sa timidité disparaît devant les causes publiques. Il l’affirme d’ailleurs: «Pour les causes nationales, je fonce jusqu’au bout.» Ne craint-il pas que les crimes politiques brident ce courage, surtout que sa vie est menacée à cause de ses positions extrêmes dans An-Nahar et les médias? Sa réponse est impulsive: «Tant que j’ai la conscience tranquille, je n’ai aucune peur.» Puis, une réponse plus pondérée fait suite: «Je cherche à ne pas avoir peur, je puise mon courage dans ma foi en Dieu, je crains pour ceux que j’aime plus que pour moi-même. J’ai connu dans ma vie des moments de danger. C’est pourquoi je considère que chaque instant que je vis aujourd’hui est une sorte de bonus. Mes amis sont morts avant moi. Je n’ai pas le droit de rester en vie alors qu’ils sont partis. Je ne suis pas mieux mais, de toute façon, nul ne meurt avant son heure.»
Il a acquis cette force grâce à des expériences amères qui l’ont immunisé et aidé à dompter sa peur de la mort. Gebran Tuéni a connu le danger depuis son adolescence. En 1976, lorsqu’il était réserviste dans l’armée libanaise, des Palestiniens lui ont tiré dessus alors qu’il quittait le local du journal à Hamra pour rejoindre la caserne à Ouzai. Les Phalangistes l’ont ensuite enlevé, et il a vécu sur le pied de guerre entre 1979 et 1990. Pendant ces années, il a connu des menaces et des poursuites dignes des films policiers: en 1982, il a dû fuir par la fenêtre du An-Nahar à Hamra; sa maison à Beit Mery a été bombardée à plusieurs reprises et deux de ses compagnons ont été blessés; en 1990, des hommes armés ont essayé d’occuper le local du magazine le Nahar arabe et international, à Achrafieh. Suite à cette tentative, il est parti en France pour 3 ans, après l’arrivée de l’armée syrienne. Avant son départ, des hommes armés se sont rendus à sa demeure à Beit Mery, mais ils ont été surpris de ne pas y trouver Gebran. Ils ont rebroussé chemin pour se rendre à la maison de son ami Dany Chamoun, président du Parti national libéral, qu’ils ont tué ainsi que sa femme et ses deux enfants. Gebran dit avec amertume: «J’ai eu plus de chance que Dany.»
Tuéni n’a pas baissé le ton bien qu’il soit devenu quadragénaire. Son jeune âge n’était pas la raison de ses écrits virulents, «mais bien mes fermes convictions. C’est bien mon style», affirme-t-il.
Une enfance dure
L’enfance de Gebran Tuéni n’a pas été facile. Sa sœur et son amie d’enfance, Nayla, avait un an de plus que lui lorsque la maladie l’a vaincue. Il raconte: «J’avais sept ans et je me rappelle que mes parents étaient très émus. Je ne savais pas ce qu’elle était devenue ni pourquoi elle avait disparu. On m’a dit qu’elle était partie en voyage. Avec le temps, j’ai compris.» Des années se sont écoulées; la chambre de Nayla demeurait fermée et la grande maison à Beit Mery enveloppée dans un brouillard de tristesse. Ensuite, Makram est né et la petite famille a repris vie. L’enfance turbulente de Gebran était marquée par les moments difficiles qu’a vécus la famille, à commencer par la mort de Nayla, suivie de la maladie chronique de sa mère qui débute en 1965.
Gebran entretenait une relation intime avec sa mère, Nadia, alors qu’il vouait à son père un sentiment de respect dicté par la hiérarchie familiale. Il dit: «On ne le voyait qu’en fin de semaine à cause de ses multiples occupations.»
Toutefois, l’adolescent n’a pris goût à la poésie de sa mère qu’après sa mort. Il ne la percevait pas en tant que grande poétesse francophone mais en tant que mère: «Elle ne nous a jamais fait sentir de la faiblesse ou de la peur. Elle affrontait la maladie avec beaucoup de transparence, la tête haute et fière. Elle répandait le sourire partout dans la maison. Je me souviens d’elle écrivant la nuit. On ne reconnaît la personne à sa juste valeur qu’après l’avoir perdue.» En 1983, Nadia Tuéni s’est éteinte, bientôt suivie par son cadet, Makram.
Alors que Makram était plongé dans le coma, Gebran, assis dans un hôpital français, priait Dieu et les saints de lui garder son frère. Mais la nouvelle l’a foudroyé. Makram, âgé de 21 ans, meurt en 1987 dans un accident de voiture, plongeant son père Ghassan, qui n’avait plus que son fils Gebran, dans une tristesse profonde. Makram refusait de se plier à la volonté de son frère aîné et de rentrer au Liban, ce pays qui lui avait pris sa mère. Makram, le cadet, a vécu avec ses parents dans un petit appartement à New York, se rapprochant ainsi d’eux. Gebran, quant à lui, poursuivait des études de journalisme et de relations internationales à Paris, depuis 1976.
Il est vrai que les rencontres et les contacts étaient permanents avec son père, alors représentant du Liban auprès des Nations unies. Toutefois, son oncle Marwan et son grand-père maternel Mohammad Ali Hamadé étaient toujours à ses côtés dans les moments difficiles lorsque Ghassan Tuéni œuvrait à régler les problèmes interminables du Liban.
La relation avec Ghassan Tuéni
Toutes ces expériences ont forgé le caractère de Gebran et établi les critères de communication avec sa famille, et plus particulièrement avec son père. Qualifiant la relation avec son père, il dit: «Mon père est un homme dur et exigeant, mais avec justice. Il déteste la négligence. Nos points de vue ont rarement divergé en politique.»
Gebran a toujours été fier de son père, Ghassan Tuéni, revendiquant l’héritage vivant de ce maître chevronné aussi bien dans la profession que dans la vie. Ali Hamadé, l’oncle cadet - 4 ans séparent Ali de Gebran - dit: «Il donne souvent à son père l’impression qu’il n’écoute pas ses conseils alors qu’au fond, il les écoute attentivement et les suit, parfois sans que son père ne le sache.» Ali était depuis toujours l’ami, le confident et le compagnon des 400 coups de son “neveu”. Ali raconte: «Ghassan voue un grand amour à son fils aîné. Gebran, encore adolescent, ressentait cet amour mais remarquait aussi que son père ne lui accordait pas assez de temps. On disait toujours de Ghassan Tuéni qu’il avait deux épouses: Nadia et An-Nahar. Gebran était toujours en quête de l’affection de son père.»
«Il savait que ses parents l’aimaient beaucoup mais il était assoiffé de tendresse et répondait toujours: “J’aurais bien voulu que ma mère ne soit pas malade et que la politique et le journalisme n’occupent pas autant mon père.” D’où la question: Gebran, aujourd’hui noyé jusqu’aux oreilles dans la politique et le journalisme, a-t-il réussi à trouver assez de temps pour ses 4 filles ou bien aurait-il épousé sa femme et An-Nahar, à l’instar de Ghassan Tuéni?» se demande Ali Hamadé.
Ce sentiment a accompagné Gebran, bien que Ghassan Tuéni consacre les dimanches à sa famille, sa femme et ses enfants, et ne quitte jamais la maison même si un séisme politique devait se produire. Quant à Nadia Tuéni, écrivain, poète et journaliste, elle continuait à mener une vie active malgré sa maladie. «Toutefois, Gebran désirait davantage de dialogue et d’amitié de la part de Ghassan, consacré à la presse et à la politique. Ghassan vouait un grand amour et une tendresse infinie à sa famille, mais il n’a pas pu concrètement exprimer ses sentiments faute de temps», ajoute Ali.
«Quiconque observe l’angoisse et la peur que ressent Ghassan pour Gebran, poursuit Ali, suivant de près les détails de sa vie, non pour y intervenir mais pour l’éloigner du danger et le pousser toujours en avant, découvre à quel point Ghassan Tuéni, cet homme plein d’amour, encourage Gebran, souvent à l’insu de ce dernier.»
Pendant la période délicate de l’adolescence de Gebran, Marwan Hamadé, l’oncle aîné, représentait la figure du deuxième père. Grâce à son ouverture d’esprit, il comprenait les problèmes des jeunes. Gebran adorait son oncle. Il est à remarquer que Ghassan Tuéni était à son tour un deuxième père pour Marwan. «Lorsque Marwan a échappé à une tentative d’assassinat, le 1er octobre 2004, Ghassan est arrivé à l’hôpital américain, les yeux en larmes, le visage grave et pâle. On lui a dit: “Vous avez l’air ému, estéz Ghassan.” Il a répondu: “Comment voulez-vous que je sois? Cet homme dans la salle d’opération est comme mon fils”», raconte Ali.
Un étudiant turbulent
La capacité du père à absorber les coups était nécessaire vis-à-vis de Gebran, l’étudiant turbulent par excellence, qui s’est mêlé à la vie politique depuis qu’il était étudiant à l’International College. Il faisait partie de ces étudiants indépendants qui étaient au centre, entre phalangistes et gauchistes. Gebran dit: «J’ai été viré pour un mois de l’école en 1973 à cause de la falsification des élections estudiantines.»
L’élève turbulent est passé au Collège Mont La Salle: «Ni moi, ni le groupe d’étudiants viré de l’IC n’étions très appréciés, à cause de notre ouverture d’esprit. Je me suis fait virer une nouvelle fois et j’ai dû présenter mon bac au nom du Collège Mont La Salle sans assister aux cours.» Le paradoxe est que la direction du collège a demandé à Gebran et ses compagnons de participer à l’organisation de la manifestation de 1975, en appui à l’armée libanaise, alors que la décision d’exclusion était maintenue.
A chaque problème grave, son grand-père, Mohammad Ali Hamadé, se rendait à l’école pour négocier avec l’administration.
Depuis ses débuts, Gebran était turbulent mais ne nuisait à personne. Il était féru d’expériences et de découvertes. Son esprit d’initiative l’accompagnait depuis sa tendre enfance. En 1975, il a rassemblé des jeunes de son âge, leur a acheté des balais, et ils se sont employés ensemble à balayer les rues de la capitale pour réveiller la conscience écologique et nationale, menant ainsi un mouvement pacifique opposé au courant en vogue. Ces initiatives créatives se sont reflétées à travers sa carrière journalistique, surtout dans les suppléments, notamment Nahar al Chabab (le Nahar des Jeunes), qui a formé toute une génération de jeunes journalistes, qui se sont illustrés par la suite dans le Nahar.
Un journaliste innovateur
Depuis ses débuts et outre sa fierté d’être le fils d’un Ghassan Tuéni à la stature exceptionnelle, Gebran cherchait à se construire un caractère en bonne et due forme. Il dit: «J’ai voulu prouver mes compétences professionnelles. J’ai fondé à cet égard le Nahar arabe et international, qui s’est imprégné de mon caractère et de mon style. Il me semblait qu’au Nahar, je n’arriverais pas à faire mes preuves, que j’allais être écrasé.»
Toutefois, il a entrepris son stage à An-Nahar: «J’ai commencé à nettoyer les imprimeries chez mon oncle Walid. Ensuite, je me suis mis à écrire dans la page réservée aux étudiants. Puis, j’ai travaillé dans le département des abonnements. A Paris, j’ai rédigé des entretiens et j’ai organisé des tables rondes.» Que ferait-il si sa fille Nayla, qui commence sa carrière dans An-Nahar, décide de tracer une voie différente, comme il l’avait fait lui-même? La réponse fuse: «Qu’elle le fasse si elle en est convaincue.» Puis, une réponse plus calme suit: «Pour les parents, l’enfant sera toujours un enfant. Je ressens aujourd’hui ce que mon père ressentait auparavant et je réalise que les enfants n’ont pas d’âge. Le plus étonnant, c’est qu’on ne remarque qu’ils ont grandi que lorsqu’on fait la connaissance de leurs amis. On réalise que le temps est passé et cela nous secoue… C’est ce que je ressens aujourd’hui quand je fais la connaissance des amis de Nayla.»
Depuis que Gebran Tuéni a pris les choses en main au quotidien, en 2000, il a cherché à préserver la démocratie et la diversité dans ses tribunes. Cela se reflète à travers les réponses critiques des lecteurs publiées dans le quotidien, surtout que certaines lettres le critiquent personnellement, «mais je n’ai jamais permis que le quotidien soit utilisé pour défendre la politique syrienne aux dépens de la souveraineté du Liban».
Plusieurs cadres ont quitté An-Nahar pour travailler ailleurs, séduits par de meilleures offres, notamment financières. Cette situation s’est poursuivie sous Gebran. Cela signifie-t-il que le journal perd ses ressources? Gebran répond: «An-Nahar n’a voulu entraver la réussite de personne et le journal comme l’université accueille certains et se départit d’autres.»
Tuéni essaye aujourd’hui de transformer le journal en société autonome: «An-Nahar restera à jamais le journal de la diversité, accompagnant la modernité et portant l’étendard de la démocratie, du droit et de la vérité. Je veux que le journal continue après moi. C’est pourquoi je cherche à fonder une société, non pas un journal attaché à une personne.»
Jumelage de la politique et du journalisme
Tuéni a joué plusieurs rôles à des époques cruciales de l’histoire du Liban. Il était secrétaire général du Front libanais, en 1990. Toutefois, il n’a accepté de se présenter aux élections législatives qu’après le retrait syrien, le 21 avril 2005. Tout au long des 30 années d’occupation syrienne, An-Nahar a livré une guerre farouche avec Ghassan et Gebran Tuéni pour fer de lance. L’éditorial intitulé «Lettre ouverte à Bachar Assad», rédigé par Gebran le 23 mars 2000, précédant le fameux communiqué de Bkerké, daté de la même année, a constitué le premier message libanais clair et public adressé aux Syriens. Ces derniers ont dû écouter le point de vue libanais et les médias occidentaux ont traduit cet éditorial, lui offrant une large audience. Dans cet article, Tuéni s’est adressé à Assad en disant: «Vous devez savoir que nombreux sont les Libanais qui refusent la politique syrienne au Liban et la présence militaire syrienne. Cela ne veut pas dire qu’ils soient traîtres ou agents à la solde d’Israël. Cela veut dire qu’ils tiennent à la souveraineté et à l’indépendance et que l’attitude syrienne vis-à-vis du Liban leur déplaît et suscite leur refus.»
Cinq ans plus tard, il dira: «Mes positions restent les mêmes, avant et après les élections. Mes écrits, mon ton et mes convictions demeurent inchangés.» Cette équation naît de sa conviction que le député et le journaliste se ressemblent. Il poursuit: «Le député est journaliste et le journaliste est un député qui écrit au nom du peuple. Il n’existe aucune contradiction entre les deux. En ma qualité de parlementaire libanais, je n’ai pas changé mes positions journalistiques. Mais je ne peux pas remporter l’appui de tous. Que l’opinion publique me demande des comptes pour ce que j’écris et ce que je dis! J’étais et je suis toujours contre l’ingérence et la politique syriennes au Liban. Si j’avais changé mes positions d’un pouce, ma vie n’aurait pas été en danger.»
Tuéni était la cible de plusieurs critiques après son élection. On lui reprochait de s’être allié au bloc du Futur, qui suit les principes de Rafic Hariri. Lui, l’orthodoxe, le fils d’Achrafieh, est accusé de s’être présenté aux élections sur des listes “taxées” de sunnites dans un pays où prime le confessionnalisme. Il se demande: «Pourquoi ne vais-je pas soutenir une politique noble menée par feu le Premier ministre Rafic Hariri? Sachant que je m’étais auparavant opposé à lui, on s’est retrouvés par la suite et on s’est mis d’accord avant le prolongement du mandat présidentiel.»
Gebran Tuéni s’est allié avec le président-martyr, lorsque ce dernier a rejoint les rangs de l’opposition. Bien qu’il ait rallié son courant après son assassinat, le 14 février 2005, il est resté indépendant. Il a voté par exemple contre la réélection de Nabih Berri à la tête du Parlement: «Hariri a démarré de zéro, ce qui lui a apporté une grande modestie et une profonde foi, et l’a poussé à aider les autres. Il écoute attentivement et aime sincèrement. Sa parole est une parole d’honneur. Je l’ai connu en honnête adversaire et fidèle allié. En cas de désaccord, si l’approche est démocratique, il ne garde aucune rancune, ne cherche pas la vengeance. Il a un cœur d’or.»
Quant à Saad Hariri, Tuéni le qualifie «de modeste, toujours à l’écoute, calme, l’esprit ouvert, précis, profond et ferme dans ses positions politiques. Il s’est donné pour défi de gagner l’appui des opposants de son père et de les rallier à son plan. C’est un vrai Libanais, nullement fanatique et respectueux de l’avis de l’autre».
Tuéni affirme qu’il n’a jamais commis d’erreurs stratégiques en politique: «J’ai fondé tous mes choix sur une conviction absolue, mais j’ai sans doute commis des erreurs dans certaines tactiques politiques.» «Gebran aurait commis certaines erreurs de calcul politique, avance Ali Hamadé. Il s’est impliqué dans la guerre en s’enrôlant dans le conflit politico-militaire, de Bachir Gemayel, Samir Geagea à Michel Aoun, sortant ainsi de l’impartialité d’An-Nahar. Il existe pourtant une opinion contraire selon laquelle An-Nahar n’aurait pas continué d’exister si Gebran n’avait pas pris le parti des puissances de la région qu’on nommait alors Beyrouth-est. Il a protégé An-Nahar dans le camp chrétien tandis que Marwan Hamadé, alors directeur général, en assurait la protection dans le camp musulman. Hamadé a interdit aux milices de détruire le journal et a contribué à la libération de plusieurs journalistes après leur enlèvement.»
L’amour remplit sa vie
Le paradoxe est que ce jeune homme dans la quarantaine, qui qualifie son père de «dur et exigeant en toute justice», ne réalise pas à quel point il a hérité de ce dernier. En effet, la discipline, la précision, le refus de l’erreur et la sacralisation de la famille sont autant de qualités qui caractérisent le patron d’An-Nahar, Ghassan Tuéni.
Gebran a épousé en secondes noces Siham Asseily. Ils sont parents des jumelles Nadia et Gabriella. Il est en outre père de Nayla et Michelle, fruits de son mariage avec Myrna el Murr. La stabilité familiale dans laquelle il berce actuellement, l’apaise et lui apporte la tranquillité qui lui manque sur le plan public. Une seule femme remplit désormais sa vie. Selon ses proches, Siham a profondément marqué sa vie. Il le reconnaît: «Siham a changé ma vie et m’a assuré la stabilité familiale. A nous deux, on se complète. Elle m’a accordé le soutien moral à travers la vie familiale et a enchanté mon cœur. Je ressens désormais un plus grand espoir, surtout en voyant mes deux petites filles et en accompagnant le cheminement de mes filles, Nayla et Michelle.»
A l’apogée de sa carrière journalistique, Tuéni ne craint ni la vieillesse ni la mort. Il l’affiche: «Je crains la démence sénile et j’espère mourir avant d’en être atteint.»
Marlène Khalifé
Traduit de l’arabe par Ghalwaa Sebaali