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«Cela fait quinze ans que je suis marié à Nadia. Nous nous aimons, mais je suis profondément frustré, confie Elie, cadre supérieur dans une grande banque libanaise. Nous avons une vie sexuelle traditionnelle, et il y a dix ans, je lui ai dit que j’avais envie d’essayer la sodomie. Elle a refusé catégoriquement. Et puis les années ont passé, le sujet n’est jamais revenu et j’en garde un profond regret. J’ai l’impression de m’autocensurer: je rêve de ce rapport presque toutes les nuits, mais comme j’ai été élevé avec certains principes, je ne me vois pas aller voir ailleurs pour essayer, que ce soit lors d’une aventure passagère ou chez une professionnelle. Résultat: ma femme ne sait rien de mon envie et de cette frustration. Malgré ça, je compte respecter son choix et donc m’interdire ce plaisir que je fantasmerai encore de nombreuses années.»
Comme dans le couple d’Elie, l’autocensure sexuelle peut rester complètement inavouée, et donc inexistante pour le partenaire. En effet, très souvent, l’un des deux ne soupçonne rien chez l’autre, mais cette situation bancale induit dans la plupart des cas une rancœur ou un sentiment d’incompréhension. L’autocensure peut également venir d’une envie que l’un des partenaires n’arrive pas à assumer au moment de passer à l’action. C’est le cas de Christiane, une Beyrouthine assez branchée, qui a fait récemment un voyage à Paris. Avec son petit copain, elle s’est rendue dans une boutique hype de la capitale française spécialisée dans les sextoys. «Je me croyais totalement ouverte à l’idée d’essayer des accessoires avec Tony, se souvient la jolie brune. Nous sommes entrés dans cette boutique, très classe, sur un boulevard très fréquenté de Paris. En quelques secondes, je me suis sentie mal à l’aise, presque paralysée. Tony, lui, était très excité à l’idée de rapporter à Beyrouth ce type d’objets. Il m’a prise par la main et a voulu faire le tour des présentoirs. Plus les minutes passaient, plus je me rendais compte que je n’étais pas à ma place, que je n’étais pas faite pour ça. Et sur le moment, Tony ne s’est bien sûr rendu compte de rien. Il me montrait ce qui le tentait, il y avait des objets très mignons, mais je me suis bloquée. Je suis sortie du magasin et j’ai essayé de reprendre mes esprits. Avec le recul, je me suis aperçue que j’étais en train de me priver d’un plaisir dont j’avais envie en théorie, mais la concrétisation de cette envie m’est apparue insurmontable. Tony a été très déçu de cette volte-face. A notre retour au Liban, il s’est peu à peu éloigné de moi.»
Aujourd’hui, Christiane et Tony sont séparés. Christiane a tenté de comprendre ce qui a “cloché” en elle et a consulté une sexologue: «Le médecin m’a dit simplement que je ne pouvais pas vivre la sexualité que je croyais être mienne, et qu’il fallait tout d’abord que je me réconcilie avec moi-même, que j’apprenne à me connaître vraiment afin de ne plus m’interdire telle ou telle pratique.»
Autoréconciliation v/s autocensure
Se réconcilier avec soi-même: telle est la clé pour faire sauter le verrou de l’autocensure. Se censurer soi-même, au sein d’un couple, ne dépend en rien du partenaire, ce dernier étant dans la plupart des cas une victime inconsciente du doute de l’autre. Pour faire simple, l’autocensure s’installe quand rien ne va plus entre vous et... vous! Le témoignage d’Elie, notre banquier, est d’ailleurs assez symptomatique. «Concernant ma frustration, j’aurais pu en rester là, la mettre de côté et penser à autre chose, fait-il remarquer. Mais, petit à petit, j’ai senti que je perdais confiance en moi. J’ai mis ma frustration sur le compte du refus de Nadia, mais je suis peut-être encore plus responsable qu’elle de la situation. Mes complexes ont pris le dessus sur ma capacité à vivre pleinement ma sexualité, et ça, Nadia n’y est pour rien. Je me suis emprisonné moi-même dans mon refus d’affronter la réalité. A mes yeux, la porte de ma femme est fermée à tout jamais; je m’autocensure donc.»
Ce cas d’école est révélateur d’un manque évident au sein du binôme Elie-Nadia: la communication. Comme souvent, la parole est susceptible de désamorcer une bombe à retardement qui pourrait prendre de nombreuses formes dans le couple. «La première chose à faire dans ce cas est de mettre des mots sur la souffrance, explique le sexologue Fadi Aoun. Le partenaire qui vit dans l’autocensure est un être qui souffre, qui doit sortir de son enfermement et arrêter la politique de l’autruche. Surtout pour les hommes. Dans la société d’aujourd’hui, il est de bon ton d’ignorer ses souffrances, de se montrer fort et inébranlable. C’est une erreur majeure de se comporter ainsi. Il faut donc parvenir à décoder la source de la souffrance, pour transformer un constat d’échec en réussite.»
Peut-être plus facile à dire qu’à faire… Mais le premier conseil est de consulter un professionnel de la santé, il n’y a rien de déshonorant à cela, car trouver une oreille externe au couple peut souvent être libérateur. «Dénier sa souffrance, son doute ou sa frustration, c’est prendre le risque d’être un jour submergé par tous ces sentiments négatifs, prévient le sexologue. Mais le thérapeute doit impérativement faire attention à une chose: l’orgueil du patient, ce dernier se considérant souvent au-dessus de la mêlée. Il faut amener le partenaire à être en accord avec lui-même, avec ses attentes réelles et non celles qu’il fantasme, pour débloquer le cercle de l’autocensure. La tâche est rarement aisée…»
«Ce rêve a été un déclic»
Cette autocensure se manifeste donc la plupart du temps par des blocages volontaires ou involontaires. Pour bien identifier la source de cette censure personnelle, il faut faire attention à deux choses: d’éventuels traumatismes intervenus durant l’enfance, ainsi que les rêves érotiques que l’on fait une fois adulte.
L’inceste ou le viol font évidemment partie des grandes causes de blocage chez l’adulte. «Dans de tels cas, il ne faut pas chercher bien loin, assure le sexologue. En général, le travail de régénération mentale et sexuelle prend des années, et la vie de couple peut en pâtir violemment. Par exemple, la femme adulte, abusée sexuellement étant plus jeune, sera atteinte de vaginisme et s’interdira tout rapport avec pénétration. En consultation, j’ai eu le cas d’un jeune couple très amoureux, dont la femme acceptait bien les caresses corporelles. Mais dès qu’il s’agissait d’aller plus loin, elle se braquait. Cette autocensure est aussi difficile à vivre pour les deux partenaires.»
Les rêves, eux aussi, révèlent une part de mystère. Dans les bras de Morphée, notre esprit se libère de tous les tabous sociaux et éducationnels. Dans ses rêves - que Sigmund Freud appelait «la voix royale vers l’inconscient» -, le plus pudique osera se mettre nu en public, la femme au foyer se transformera en nymphomane avec le premier plombier qui passe… Ces rêves érotiques sont la soupape de notre énergie libidinale. Mais, en règle générale, au réveil, les traces de ces envolées oniriques sont effacées ou édulcorées par notre morale. «Attention, il ne faut pas confondre nos rêves avec nos désirs! prévient Fadi Aoun. Nos rêves ne doivent pas être pris au premier degré, il ne faut pas culpabiliser à cause d’eux. En revanche, ils permettent parfois de mettre en évidence soit nos manques, soit nos blocages.»
C’est ce qui est arrivé à Carole, une quadragénaire mère de trois enfants. Un matin, elle se réveille complètement bouleversée, les images de son rêve plein la tête. Elle s’y voyait jeune femme de 20 ans portant un sac rempli de sucettes. «Je les prenais une à une dans ma bouche, et elles se transformaient inévitablement en pénis, se souvient-elle. Et j’y trouvais un grand plaisir! Pourtant, dans ma vie conjugale, j’ai toujours refusé le sexe oral avec mon mari. Pendant des années, la fellation m’a dégoûtée, sans que je sache vraiment pourquoi. Quelque part, ça m’intriguait, mais je ne voulais tout simplement pas essayer, et à chaque demande, mon mari recevait un refus catégorique. Et puis, ce rêve a été comme un déclic. Un soir, dans l’intimité des préliminaires, j’ai commencé à lécher le sexe de mon homme, à l’embrasser. Raymond était aux anges depuis le temps qu’il attendait ça! Puis je l’ai pris à pleine bouche. J’y ai pris autant de plaisir que lui, peut-être parce que je lui en donnais. Après avoir fait l’amour, nous en avons parlé tous les deux. Il m’a évidemment manifesté sa surprise et m’a demandé ce qui m’avait fait changer d’avis. Je lui ai dit que je ne voulais plus refuser cette source de satisfaction dans la vie sexuelle de notre couple, et qu’il fallait que j’arrête de censurer mes élans.»
Pour Elie, Christiane ou Carole, la clé du verrou de l’autocensure se trouve donc dans la parole, le dialogue et la communication. Certains l’ont trouvée, d’autres non, mais une chose est sûre: l’autocensure n’est pas une fatalité.
Nathalie Bontems
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