Shareef Karagulla
«J’ai perdu un père»

Son regard couleur miel, qui rappelle étrangement celui de sa mère, exprime une profonde douleur. A peine sorti de l’enfance, Shareef rencontre Gebran, l’idole des jeunes. Très vite, ce concurrent, qui lui dispute le cœur de sa maman, deviendra un second père pour lui.

Comme tous les enfants de couples divorcés, Shareef a connu le ballottement entre ses deux parents, plantant sa valise selon les jours de la semaine chez l’un ou l’autre. Une situation dont il s’accommode tant bien que mal jusqu’à l’âge de 12 ans, où il est venu vivre chez Gebran et Siham. Une nouvelle vie commence alors pour cet adolescent.

Comment as-tu reçu la nouvelle de leur mariage?
Je ne connaissais pas Gebran à l’époque, et puis, j’étais trop jeune. Je me souviens que maman m’avait dit: «Si tu vivais avec moi continuellement, je n’aurais pas songé à me remarier.»
Un jour, ils ont organisé un dîner avec des amis et j’ai fait la connaissance de Gebran. On a parlé de tout et de rien. Au début, j’ai mal pris leur intention de se remarier. Je voulais garder ma mère pour moi, mais le bonheur que nous avons vécu auprès de lui a dissipé tous mes doutes.

Et comment tu es venu vivre avec eux?
Une fois, à la suite d’une dispute avec mon père, alors que nous étions à Faraya, ma mère est passée me prendre et m’a amené à Beit Mery. Et j’y suis resté.
Peu à peu, je me suis familiarisé avec Gebran. Nous dînions chaque soir ensemble (en faisant signe pour indiquer la salle à manger, comme s’il allait le retrouver). Rapidement, il est devenu comme un père pour moi. Le dernier dimanche avant son voyage, nous avons déjeuné ensemble au restaurant Mounir.

Parliez-vous politique?
Oui, je lui posais des questions sur les alliances. Il me parlait des pertes humaines subies pendant la guerre. Mais, surtout après le 14 mars, il m’expliquait que nous avions acquis notre indépendance grâce à notre unité. Il me répétait qu’en 1943, le Liban avait conquis son indépendance parce que les chrétiens et les musulmans étaient unifiés.

Humainement, qu’as-tu appris à ses côtés?
J’ai appris l’ordre et je me souviens qu’il me donnait des conseils sur ma façon de m’habiller. Il aimait que je porte une chemise au lieu des tee-shirts. Quand je dressais mes cheveux facon “spiky”, il me disait: «Peigne-les plus simplement.» Il aimait la simplicité, pas les manières. Quand ma mère lui a dit qu’elle voudrait placer mes sœurs dans une école qui adopterait le système éducatif américain, il n’a pas beaucoup apprécié. Il aimait que l’on suive les coutumes libanaises.

T’aidait-il dans tes études?
Oui, surtout l’histoire. Par contre, il détestait les mathématiques.

Qu’est-ce que tu as perdu avec lui?
J’ai perdu un père, avec qui je partageais beaucoup de choses en commun. Il aimait les voitures; il a toujours la vieille Jaguar de son frère Makram, que nous explorions ensemble des fois. Et puis, il aimait les jeux vidéo, surtout les courses de voitures; nous jouions à deux des fois. Il me citait des jeux que je connaissais. Quand nous jouions aux jeux de combat, il me recommandait de ne pas tirer à la tête. «Dans l’armée, me disait-il, on nous apprenait à ne pas tirer à la tête.»

Qu’est-ce qui va te manquer le plus?
Son absence, le fait de ne plus le voir. Gebran m’a dit une fois que son rêve, c’était de mourir pour le Liban. «C’est un honneur», m’avait-il dit. Et d’ailleurs, ça se voyait dans ses prises de position, dans ses déclarations. Mais je n’ai jamais pensé qu’il pouvait mourir.

Tu étais au courant des menaces qu’il recevait?
Oui. Le jour où ma mère a accouché, ils ont sorti Gebran en douce de l’hôpital.

Comment as-tu appris la mort de Gebran?
Ce jour-là, nous avions un cours de physique. J’ai entendu la déflagration, mais à aucun moment je n’ai soupçonné que cela pouvait être lui. Puis, l’attitude de mes copains a commencé à devenir étrange; ils m’étreignaient. Il m’a semblé entendre dire: «Son beau-père est mort», mais je n’ai pas saisi de qui il s’agissait. Il devait être dix heures. Je suis allé pour manger un bout, lorsque chef Jean, un responsable de l’école que j’aime beaucoup, s’est dirigé vers moi, m’a pris les deux mains et m’a annoncé la catastrophe. J’avais un bic en main, je cliquais dessus nerveusement. Je m’attendais à ce qu’on me dise qu’il avait échappé à la mort. J’ai guetté la suite pour avoir une nouvelle rassurante… cinq secondes, dix secondes, rien. J’ai compris et je me suis effondré en larmes.
J’ai été tout de suite sur les lieux du crime avec mon père. Deux jours après, mes amis m’ont invité à dîner, juste après les funérailles. Nous sommes passés au supermarché acheter des affaires, lorsque ma mère m’a appelé pour me dire que notre maison avait brûlé (la maison de son père, Karim Karagulla). J’ai tout de suite appelé mon père qui m’a confirmé la nouvelle et appris que mon chien avait péri aussi. Je n’étais pas fâché car la mort de Gebran dominait tout. Mais j’ai senti qu’il y avait comme une loi des séries.

Je t’ai vu sur les routes de la capitale, distribuant les posters de Gebran, et aujourd’hui (nous sommes la veille du quarantième), tu montes à Faraya afficher des posters aussi. Est-ce une façon de lui rendre un peu de ce qu’il t’a donné?
Je ne pourrai jamais oublier Gebran, ni les beaux moments que j’ai partagés avec lui. Il faut perpétuer son souvenir. Il revenait chaque soir du bureau vers 21h. Une heure plus tard, nous dînions ensemble; puis, il mettait un film. Le lendemain, il était debout dès 7h30. Il n’était pas fainéant, il débordait de vitalité. J’admirais cela en lui. Les nuits d’été, nous prenions le repas du soir sur la terrasse. Il imitait le hululement du hibou pour m’amuser et il y avait un hibou qui venait.

Tu étais fier de lui?
Oui, très fier. Mais quand il a voyagé, j’entendais des critiques dans la cour de l’école qui me faisaient mal. On disait qu’il avait pris la fuite, alors qu’il était réellement en danger.

Comment tu peux qualifier les années que tu as passées avec lui?
Ce sont mes plus belles années. Mais elles sont passées trop vite. Il m’a rendu un équilibre qui m’avait manqué.

Comment as-tu abordé la naissance de Nadia et Gabriella?
A la naissance de mes sœurs, j’étais très heureux. Ma mère m’avait annoncé qu’elle avait deux enfants. Moi, j’espérais avoir un frère.

Parlais-tu de ton avenir avec Gebran?
Non, pas spécialement, car mon avenir est assuré dans les affaires de mon père. Mais quand on parlait des études, il m’encourageait tout le temps, en avouant cependant qu’il n’avait pas été un élève exemplaire. Quand il ramenait un mauvais bulletin de notes, il le glissait la nuit sur le bureau de son père pour ne pas être grondé.

Comment abordais-tu son discours politique?
Après la mort de Hariri, j’ai commencé à m’intéresser à la politique. Le 14 mars, j’étais avec Gebran et Nayla, à la Place de la Liberté. Je ne peux pas oublier qu’il voulait devenir ministre de l’Education pour pouvoir aider les jeunes.
Il était contre l’inertie, il misait beaucoup sur le potentiel des jeunes. Il me répétait qu’avant, le niveau des études au Liban était plus élevé et que nos jeunes étaient admis dans les universités les plus prestigieuses à l’étranger. La formation des jeunes était sa priorité. Gebran était contre la loi de 2000, mais lorsque j’en ai discuté avec lui, il m’a dit qu’il voulait accéder au Parlement pour changer les choses.
Comment te comportes-tu avec ta maman depuis qu’il n’est plus là?
Je la vois toujours triste. Je sens que j’ai plus de responsabilités envers elle et vis-à-vis de mes sœurs. Elle a perdu Gebran, l’homme qui l’a rendue heureuse. Ma mère est forte mais si, un jour, elle a besoin de moi, je suis là.

Comment peux-tu qualifier Gebran en un mot?
Il est juste. Il respectait les gens, même s’ils n’adoptaient pas son opinion politique. Il m’avait parlé de plusieurs incidents qu’il avait eus en politique et qu’il avait pardonnés. Il me disait qu’il faut savoir tourner la page et ne pas tenir rancœur. Mais il me disait qu’un jour, il poserait la question aux personnes concernées, pour en avoir le cœur net.

Quelles étaient tes relations avec les membres de la famille?
Les premiers temps, lorsque je suis venu habiter ici, je descendais souvent chez ammo (tonton) Ghassan, tout seul. On mangeait des dattes. Je me sentais à l’aise. Puis, quand Nayla est venue habiter ici, on a vécu comme une famille. Une année, je passais Noël chez mon père et Nayla est venue me retrouver pour me donner mon cadeau. J’ai vécu au sein d’une famille, mais notre bonheur a été trop court.

Avec Gebran, qu’est-ce que tu perds?
Il m’avait dit un jour: «Tu es comme mon fils.» Et moi, j’ai senti qu’il était mon père. J’ai perdu un père et le Liban a perdu un journaliste brillant.

Propos recueillis par Colette Chibani