Shirine Abdallah
|
![]() |
Gebran et la mort
«Gebran a été plusieurs fois victime de tentatives d’assassinat, affirme Shirine. Ces tentatives ont été plus ou moins inconnues du grand public. Personnellement, j’ai été témoin d’au moins trois ou quatre d’entre elles. Suite à ces épreuves, dont il est sorti indemne, Gebran s’est peut-être dit: “J’ai tellement échappé à cette mort qu’elle ne va pas me rattraper.”»
«Gebran, poursuit Shirine, semblait ne pas avoir du tout peur de la mort; d’ailleurs, lorsqu’il se trouvait avec ses amis sous les bombardements, et que l’un d’eux sursautait et tentait de se cacher, Gebran lui disait imperturbablement cette phrase, énoncée en langue arabe: “Tu ne peux pas vivre en ayant peur de la mort. Il faut la prendre par le bras et marcher avec.”»
Familiarisé avec la mort depuis l’enfance lorsqu’elle lui ôte sa sœur Nayla, Gebran n’en avait pas peur. Son inébranlable foi en la vie était suffisamment forte pour lui permettre le luxe de ne pas éprouver ce sentiment, si présent chez la majorité des hommes. Cette peur, qui est le propre des vivants et qui les accompagne tout au long de leur vie, se transformant parfois en panique.
Le Mouvement de soutien à la Libération
En 1989, Gebran Tuéni avait formé ce groupe qu’il avait appelé Mouvement de soutien à la Libération. C’était un mouvement qui avait des actions “sociales politisées”, comme, par exemple, dératiser les abris de Beyrouth, de Furn el Chebbak, des régions bombardées par les Syriens à l’époque, dans le cadre de la guerre de Libération. Ce mouvement révélait une position franche que Gebran avait prise aux côtés du général Michel Aoun. Une alliance dangereuse à l’époque. Mais, pour Gebran, les choses sont claires et coulent de source: c’est une guerre contre le Syrien; il est contre le Syrien; il est donc avec la prise de position du général Aoun.
«Le mouvement avait commencé à recruter, se souvient Shirine. Les volontaires affluaient et Gebran avait besoin d’une personne compétente et dynamique pour gérer toute cette base de données. Deux de mes amis qui travaillaient avec lui à cette époque, et chacun de son côté, ont pensé à moi pour cette mission. Ils en ont fait part à Gebran. Ce dernier, voyant que les deux avis de ses collègues concordaient, a pensé que je devais être certainement la bonne personne.» Shirine avait été élevée dans le culte de Ghassan Tuéni et du journal An-Nahar; ses deux familles maternelles et paternelles étant proches de la famille Tuéni.
«Ça y est, je m’engage!»
Le 6 mai 89, les deux amis de Shirine ainsi que Gebran lui avaient fixé un rendez-vous dans les jardins du musée Sursock, là où le mouvement avait organisé sa première activité publique: un concert de soutien à la guerre de Libération. Et c’est à partir de cette rencontre que Shirine a commencé à collaborer avec estéz (titre équivalent à “maître”) Gebran: «Ma première semaine de travail à ses côtés n’était pas super enthousiasmante; je vivais dans l’expectative d’une motivation ou d’une conviction qui m’ôterait tout doute au niveau de l’engagement.» Ainsi, après quelques jours passés en dilettante, dans l’observation et l’écoute, elle en déduit que l’homme méritait qu’on s’engage à ses côtés. Elle avait vécu durant cette période suffisamment d’expériences pour qu’elle s’assure du degré d’intégrité et de sincérité politiques de Gebran. Elle a vite fait d’opérer dans son esprit une projection d’avenir pour réaliser ce que Gebran pourrait donner à la nation.
«Une des expériences les plus déterminantes, raconte Shirine avec émotion, fut la découverte d’un livre publié par Ghassan Tuéni en hommage à son fils Makram, décédé 2 ans plus tôt. En lisant ce livre, je tombe sur un texte que Gebran avait écrit, le seul texte en arabe du livre d’ailleurs. Ce passage m’a particulièrement touchée et profondément émue. J’ai découvert un côté méconnu de Gebran.» Ce qu’elle avait vécu jusque-là auprès de lui avait sollicité sa fibre patriotique; et ce passage du livre est venu solliciter sa fibre maternelle. A partir de là, son engagement devenait total.
Une foi inébranlable, une droiture dans l’engagement
«Tout au long de ma collaboration avec Gebran, dit Shirine, j’ai pu constater et témoigner de son intégrité morale, de sa droiture et de son honnêteté, de sa foi inébranlable et de son engagement total pour son pays. Malgré les difficultés que la vie lui avait réservées, les différentes pertes affectives qu’il avait subies, Gebran ne démordait pas: il persévérait dans son optimisme et sa foi. J’en arrivais à me demander d’où il puisait cette foi?»
Elle, qui a été témoin d’une grande époque de la vie de l’homme témoigne surtout de sa sincérité. «C’était un être qui disait toujours ce qu’il pensait; il était jusqu’au-boutiste dans l’engagement au risque de mettre sa vie en danger et ses entreprises en péril. Hélas, se désole Shirine, Gebran a été malmené et maltraité par les autres.»
Pour résumer la vision que Gebran avait du Liban, Shirine, après une longue réflexion, répond qu’elle ne saurait mieux l’exprimer que par cette expression: «un Liban libanais». «Il est vrai, ajoute-t-elle, qu’on a beaucoup clamé ce genre de slogans, mais Gebran pensait profondément et depuis toujours à un Liban strictement libanais, sans ingérence extérieure d’aucune part et d’aucune sorte.»
Poussée à prendre sa défense
A plusieurs occasions, dans des soirées ou des rencontres mondaines, Shirine s’est vu contrainte de jouer le rôle de l’avocat de Gebran, en son absence. Ce passionné, pas calculateur pour un sou, était souvent critiqué pour ses positions politiques. «Les Libanais n’ont pas toujours été corrects avec Gebran, ils l’ont mal compris. Peut-être par jalousie ou par incapacité de l’égaler, pense Shirine. J’ai dû, par ailleurs, plus d’une fois défendre le point de vue de Gebran, parce qu’il a été souvent accusé de changer son fusil d’épaule. Or, j’ai été témoin de la stabilité de ses positions. Si on reprend son parcours, on voit bien que c’était un parcours en ligne droite, que sa position était clairement affichée: anti-syrienne. Par contre, ce sont ses partenaires qui, eux, entre-temps, changeaient de position. Gebran se voyait alors dans l’obligation de les quitter, parce que lui, au moins, ne tergiversait pas.»
«Gebran a été souvent désillusionné par les hommes politiques, déplore Shirine, parce qu’il était tellement convaincu de la justesse de sa cause, qu’il ne pouvait imaginer que les autres puissent ne pas être aussi convaincus et désintéressés que lui. D’où la désillusion, face à la triste réalité qu’il découvrait parfois.»
Le coeur sur la main et la «main dans la poche»
Gebran était un homme particulièrement généreux. Ses B.A. (bonnes actions, dans le langage des scouts) étaient toujours discrètes, mais il ne refusait jamais rien à ceux qui venaient taper à sa porte: «Il avait cette qualité qui était aussi son défaut: il ne savait pas dire non. C’était terrible parce qu’il en arrivait à s’endetter pour les autres. Jamais de refus, toujours présent. Quand un de ses amis vivait des difficultés au niveau professionnel, qu’il avait quitté, par exemple, son travail, Gebran se coupait en quatre pour le secourir. Il en arrivait parfois à “inventer” un poste au sein du journal pour lui trouver un emploi, quand il n’était pas du métier.» Shirine avoue avoir connu ce trait de caractère de Gebran à travers les autres. Au fur et à mesure qu’elle récoltait ce genre de témoignages, dans le cadre de sa position d’assistante de Gebran, elle découvrait cette générosité qui le distinguait, une générosité qui frôlait parfois la naïveté.
Un talent inné
Sollicitée à commenter la période durant laquelle elle a assisté Gebran dans son travail, Shirine la qualifie de fortement enrichissante. «Gebran était un perfectionniste, dit-elle, un touche-à-tout. Quand il commençait un projet, soit il était sûr de le mener à terme, soit il ne l’entreprenait même pas. De plus, il était avant-gardiste au niveau technologique (témoin, les locaux actuels du Nahar). A le côtoyer, on ne pouvait qu’être à la pointe du progrès. Il avait un sens de l’observation bouleversant; il lui suffisait d’atterrir dans l’aéroport d’un pays inconnu, pour vous donner directement un aperçu de sa vision de la situation socio-économique de ce pays. Là où d’autres devaient bouquiner et se documenter pour se faire une idée d’une certaine situation, Gebran absorbait l’information rapidement par une simple observation intelligente.»
Une journée de 48 heures
«On dirait qu’il avait le pressentiment que le temps lui manquerait, affirme Shirine. Il avait tendance à entreprendre plusieurs projets à la fois. Il avait l’impression que, peut-être pour lui aussi, la vie serait trop courte, à cause de la perte prématurée de son frère, de sa sœur et de sa mère. Il menait plusieurs plans à la foi en une même journée, ce qui me poussait à dire que sa journée était de 48 heures. Il voulait tout faire, et parvenait quand même à réussir plus de 80% de ce qu’il entreprenait. Il avait une capacité remarquable à gérer différentes idées simultanément, à tel point que nous, ses collaborateurs, n’étions pas toujours tous capables de suivre.»
Gebran n’était pas un machiste
«Gebran n’avait aucun problème de n’avoir pas eu de garçons. Il n’avait pas du tout ce complexe de macho; au contraire, il croyait beaucoup dans les capacités de la femme et était certain que la descendance pourrait être aussi bien assurée par un garçon que par une fille. Il était conscient que ses filles pouvaient être aussi battantes, aussi capables et aussi compétentes qu’un garçon. La preuve de sa foi en la femme s’est illustrée par l’importance de la gent féminine occupant des postes de responsabilités et de rédaction au An-Nahar. D’ailleurs, les jeunes qui ont été engagés au sein du Nahar sont à 75% du sexe féminin. Donc, dans l’avenir, le Nahar aura une majorité de femmes à la tête des différents départements. C’est l’un des seuls quotidiens en langue arabe qui ait des éditorialistes femmes», souligne Shirine Abdallah.
Un engagement de la première heure
L’homme, qui affichait une belle assurance en toutes circonstances, avait-il des doutes dans le privé? «Certainement! Dans le cadre de ses engagements, il s’arrêtait parfois en cours de chemin et se demandait si cela en valait la peine, précise Shirine. Mais souvent il était trop engagé pour revenir en arrière. En fait, le questionnement se posait au niveau strictement personnel. Son engagement public était inconditionnel mais comme il se faisait parfois au détriment de sa personne, il lui arrivait de se poser des questions. Autrement dit, il se lançait dans des positions bénéfiques pour le public mais qui n’étaient pas toujours à son avantage, voire qui pouvaient lui nuire, nuire à sa carrière ou nuire à sa personne. Et la preuve: la fin qu’il a connue.»
Mais l’engagement de Gebran, nous rappelle Shirine, ne date pas d’hier. Son engagement est de la première heure. «Je me souviens, dit-elle, que je lisais ses éditoriaux dans le Nahar arabe et international, depuis 1983, et ses articles m’interpellaient déjà. Ses positions étaient claires depuis cette époque. Depuis, il a eu un parcours en ligne droite. C’est l’une des raisons qui m’ont probablement poussée à m’engager à ses côtés.»
Shirine, comme tous les autres amis qui ont si bien connu Gebran, qui l’ont aimé et ont partagé sa foi en ce pays si cher au cœur de tous, est toujours bouleversée par sa mort. Elle se demande jusqu’à quand il faut payer avec du sang et accepter de perdre les hommes les plus valeureux. Elle fait cette réflexion amère, en fin d’entretien, criant du fin fond de son être: «Est-ce que ce cauchemar finira un jour?»
Josette Chahwan
|