Siham Tuéni
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Il a surgi dans sa vie sans casting, sans crier gare, comme pour l’investir d’une mission, métamorphoser sa vie, l’aimer à la folie, et partir élégamment avec cet esprit chevaleresque qui l’a caractérisé toute sa vie. Lui, qui avait toujours cru que le rêve est la moitié de la réalité, a bâti leur histoire sur un rêve, un signe qui lui venait de l’au-delà. Mais, s’il est temps pour Siham de se réveiller de ce songe délicieux, Gebran est allé le terminer ailleurs. Siham Tuéni semble porter toute la douleur du monde sur ses épaules voûtées; le sentiment de vide et de dépossession la ronge. Le phrasé lancinant, elle nous livre, dans un récit au rythme syncopé, une vie intense dont chaque chapitre est écrit avec passion, le parcours initiatique d’une âme simple découvrant son Pygmalion.
Le temple des souvenirs
Dans cette grande maison nichée dans un îlot de verdure, avec une vue magique sur Beyrouth, le silence est lourd. Les frontières entre la réalité et le cauchemar fluctuent en permanence. Tout ici rappelle Gebran, du moindre bibelot aux nombreuses sculptures de chevaux, leur passion commune. Des essences de pin brûlent sur la table, comme pour garder une flamme allumée dans ce temple qu’il animait de sa présence bouillonnante avec une joie presque enfantine. Cette maison qu’ils ont réaménagée ensemble en veillant à tous les détails, où ils se sont offert les plus belles tranches d’amour, de tendresse et de fous rires, vit aujourd’hui dans la torpeur. Seuls les gazouillis de Nadia et Gabriella dans la chambre voisine réconcilient avec la vie.
Plus qu’une douleur, c’est une plaie béante que Gebran a laissée dans le cœur de sa jeune femme, qui effeuille avec des lenteurs d’andante l’album d’un roman court mais intense: «J’ai rencontré Gebran une première fois en 99, après avoir gagné à Faqra le Championnat arabe d’équitation. J’avais une interview au An-Nahar, et il avait demandé à me voir; cela s’était mal passé entre nous. Puis, nous avons continué à évoluer dans le même monde mais avec des parcours parallèles.»
Songe d’une nuit d’hiver
Deux turbulentes années passent. Siham reçoit un coup de fil. «Gebran Tuéni à l’appareil, me dit-il, j’ai rêvé de toi et j’aimerai te voir.» Sceptique, Siham l’envoie sur les roses poliment. «Bien sûr, ai-je répondu, nous sommes voisins. Je passerai prendre un café chez toi.» En raccrochant, la jeune femme ne peut s’empêcher de juger cet appel puéril et ne compte pas y donner suite. Elle raconte ensuite au hasard d’un coup de fil cet incident à son amie Dany Nawbar. Celle-ci lui dit: «C’est le seul homme valable dans ce pays. Ne commets pas la bêtise de l’ignorer.» «Mon amie Marianne Kabbara, mise dans la confidence, n’a pas hésité un instant à confirmer les dires de Dany et à m’encourager à faire ce pas», dit Siham. Elle passe outre. Le lendemain, Gebran lui envoie un SMS: «Do you believe in destiny, do you believe in faith, do you believe in guardian angels.» Elle lui envoie une réponse truffée de subtilité: «I believe in destiny, I believe in faith, I believe in guardian angels but maybe you are the devil in “De-Skies”.» (un jeu de mots qui veut dire “dans le ciel et déguisé” à la fois). Sur ce, elle reçoit un coup de fil où il lui exprime son admiration et lui demande pourquoi elle n’est pas passée la veille. Avec sa spontanéité et son naturel déroutants, Siham lui signifie en quelque sorte qu’elle avait mieux à faire et lui énumère les endroits à la mode où elle a passé sa soirée. Siham est surprise de savoir que Gebran ne connaissait aucun de ces lieux. «Le jeudi, il me rappelle me disant qu’il m’attendait, raconte-t-elle. Le vendredi, excédé, il m’appelle de nouveau pour me dire qu’il voulait seulement me rencontrer. Je lui avoue que mon comportement n’est pas intentionnel mais que j’étais assez occupée avec des amis qui venaient de l’étranger. Comme nous devions monter le lendemain tous les deux à Faraya, il me fait promettre de déjeuner avec lui. Manque de bol, Fahim (Fahim Fadel, un ami de Siham et propriétaire du restaurant Mounir) m’annonce qu’il reçoit des crevettes fraîches que l’on peut consommer crues. Je ne voulais pas rater ça! J’ai appelé Gebran et j’ai inventé un petit mensonge pour expliquer mon retard. J’ai donc été me délecter des crevettes crues, puis je suis montée. Arrivée à Faraya, je trouve qu’il avait mis les petits plats dans les grands pour me recevoir; il avait cuisiné lui-même. Comme je ne pouvais plus rien avaler, j’ai alors prétexté que j’avais un petit appétit.»
Ce soir, en franchissant la porte du chalet, Siham décèle dans le regard de Gebran, et dès les premiers instants, quels étaient ses desseins pour leur avenir. Avec une sensibilité à fleur de peau, Gebran lui décrypte son rêve. Il avait vu sa mère Nadia - à laquelle il vouait un amour proche du culte - le mener à Siham.
«Il a toujours considéré que c’est sa mère qui était en quelque sorte la marraine de notre rencontre, dit Siham Tuéni. Et c’est pour cela qu’il a décidé d’aplanir toutes les difficultés, de faire fi de toutes les médisances dont nous avons été la cible. J’avoue que je ne suis pas conformiste. Des fois, il m’avouait qu’il ne s’imaginait pas avec une femme comme moi. Dans les scénarios qu’il avait tissés au cas où il allait se remarier, j’étais une “erreur” de casting. Et cela le faisait rire. Il avait des critères dans sa tête auxquels je ne répondais pas forcément. En beaucoup de point, nous étions différents: il était l’ordre, j’étais le désordre; j’adorais sortir alors qu’il était casanier; il était sérieux, j’étais gaie et badine. Il a aimé cela en moi. Je n’ai pas changé pour lui plaire.»
L’image prend forme
Comme un puzzle avec des morceaux égarés, ils emboîtent leurs différences, heureux de retrouver des points communs dans ce schéma au départ discordant.
«J’avais eu des relations éprouvantes depuis mon divorce, et à l’époque de ma rencontre avec Gebran, j’avais besoin de me retrouver seule, avoue Siham. Je n’ai rien fait pour lui plaire. J’avais 31 ans et mon but n’était pas de me trouver un mari. S’il avait concrètement rêvé de moi, moi, dans ma tête, je composais virtuellement le portrait-robot de l’homme de mes rêves, mais je pensais que ce portrait était utopique et que je ne le trouverais jamais. Lors de notre première rencontre, mon intuition m’avait dit que c’était lui, mais la raison l’a emporté. J’étais réticente d’accorder ma confiance. Mais Gebran m’a tout de suite abordée de façon différente, en me poussant dans mes derniers retranchements et en m’invitant à réfléchir à ma vie, moi, qui voulais oublier. “Qu’as-tu l’intention de faire de ta vie? Tu ne penses pas te remarier, avoir d’autres enfants? Tu as divorcé très jeune, comme moi. N’envisages-tu pas la stabilité d’un ménage un jour?” Ce soir-là, il m’a proposé de l’accompagner à New York.»
Réticente à l’engagement, elle ne peut cependant pas résister à cet amour lisse qu’il lui offre. Très vite, il décèle en elle un potentiel qu’elle est en train de dilapider et l’invite à le joindre sur cette “planète” où les décisions se prennent, où les décideurs font et refont le monde: «Il a tout de suite appelé son assistante pour faire les réservations.»
Complètement indécise, elle oscille entre sa méfiance naturelle et la confiance qu’elle est prête à accorder à ce presqu’inconnu encore, qui lui semble si sincère et si soucieux de l’intégrer dans un monde auquel il est convaincu qu’elle appartient mais qu’elle fuit pour s’étourdir. Siham apprécie son discours. Cette nuit-là, comme pour compenser les jours d’attente, Gebran accapare Siham. Elle a envie de danser et l’incite à aller rejoindre un groupe d’amis dans une boîte de nuit. Mais cette nuit lui appartient. «Ave Maria» sera le témoin de leur première étreinte pour danser un slow dans son salon: «Nous avons continué à bavarder jusqu’à pas d’heures, puis il m’a raccompagnée chez ma tante où j’ai passé la nuit.»
Le lendemain, ils se retrouvent sur les pistes immaculées pour faire du ski doo. Siham lui confie la raison de son retard “gourmand” de la veille: «Puis, nous sommes rentrés au chalet où nous avons déjeuné en compagnie de Reem et Gilbert Chammas que nous avions rencontrés. Ce dernier nous a dit, ce jour-là: “D’ici un an, je vous vois mariés.”»
Ensemble à New York
Gebran, qui avait le don de trouver dans une vie le moment qui le démarque du prévisible, introduit très vite Siham dans son cercle intime. «Une semaine après, raconte-t-elle, j’ai fait la connaissance de son père et de la famille, lors d’un dîner chez Michel Tuéni. Marlène Harb, qui se trouvait également à ce dîner, m’a invitée à passer la soirée de la Saint-Valentin chez elle.»
Très vite, leur histoire d’amour s’ébruite et fait délirer la société libanaise. Parce que c’était lui, parce que c’était elle. «Un mois après, nous sommes allés à New York, poursuit Siham. Notre relation était devenue plus solide. Mais j’hésitais toujours à m’engager totalement. Je répétais à Gebran que nous étions toujours à l’état expérimental. Nous étions deux adultes responsables avec chacun un bagage assez lourd. Je voulais mûrir cette relation et voir dans quel sens elle allait évoluer.»
Puis, vint le voyage à New York. Très fier d’elle, Gebran pavane à New York avec l’élue de son cœur, celle dont il ne doutait plus un instant qu’elle était née pour le rendre heureux. Quand Bill Clinton s’extasie sur sa beauté et tient à poser à ses côtés, Gebran en tire une fierté immense. Mais, transi d’amour, il lui dit: «This is my wife.» «Il était très heureux, se souvient Siham, on dirait un enfant. Ses amis me disaient qu’ils ne l’avaient jamais vu dans cet état. Heureux et serein.»
De retour à Beyrouth, Gebran tient par tous les moyens à officialiser leur relation. Siham est toujours prudente: «Je craignais de m’investir à fond dans cette relation et d’être déçue. J’avais envie de prendre du recul.»
Sûr de ses sentiments, Gebran s’ingénie à convaincre Siham de tomber ses réticences. Pour la première fois, lui, le gendre idéal, convoité par les plus belles filles du pays, proposait le mariage à une jeune femme qui refusait! «Le mariage n’était pas un but en soi pour moi, souligne Siham. Mon rêve, c’était de trouver l’amour, un amour réciproque basé sur la complicité. Les premiers temps, j’ai été dure avec lui; j’avoue avoir eu des comportements dissuasifs, comme pour me dérober. Mais rien n’arrivait à le dissuader.»
«I did it my way»
Avec toute la ferveur de son amour, il semble sonder son âme et son passé pour décoder tous ses problèmes antérieurs et expliquer son comportement. «J’avais traversé des moments très durs dans ma vie affective, raconte Siham. Je suis quelqu’un d’entier, je n’aime pas les demi-mesures, et quand je donne, je donne tout. Mon but n’a jamais été de trouver un bon parti; je recherchais le bonheur, un homme avec qui le partager et vivre heureux, que nous ayons les mêmes aspirations, une tendre complicité, une relation constructrice et non l’inverse. Avant Gebran, je n’avais pas rencontré la personne qui jouissait de ces qualités. Et je ne voulais pas d’un mariage bancal qui aboutisse à un divorce. Je me suis marié la première fois très jeune; mon fils a payé le prix de ce divorce et je ne voulais pas avoir d’autres enfants qui paient aussi ce prix.»
Elle, qui a pris tant de coups au moral, fait valser tous ses a priori et succombe à cet amour si pur. «Pour nos fiançailles, il m’avait fait une surprise, se souvient Siham. Nous devions en principe dîner chez Karim Pakradouni, mais il a fait semblant d’avoir égaré la route et on s’est retrouvés devant le Concerto. Lui, qui détestait les boîtes de nuit, avait convié une centaine de personnes et il a demandé ma main au micro, en chantant “My Way”.»
«Puis, nous nous sommes mariés, dit-elle simplement. Nayla et Shareef sont venus vivre avec nous. Nous avons formé une joyeuse famille recomposée.»
Loin de vouloir se refaire une virginité sentimentale, tous les deux assument leur passé tumultueux, se jurent fidélité et tournent définitivement une page de leur vie. Tout au long des quatre années passées ensemble, aucun soupçon ne viendra ternir la confiance qui règne entre eux. «Une chose nous a rapprochés, Gebran et moi: nous avions traversé des divorces éprouvants, dit Siham. Par la suite, il avait eu beaucoup de relations, mais il cherchait comme moi la personne qui lui ferait franchir le pas. En peu de temps, notre amour a mûri en devenant une évidence; nous étions sûrs l’un de l’autre. Il n’y avait plus de place au doute; nous étions totalement confiants l’un en l’autre. Nous sentions que notre amour, c’était pour la vie.»
Désormais, ils vivent en totale fusion. Ils avaient leur vice versa. Le beau visage de Siham, qui vibre au rythme des souvenirs, est rattrapé par un voile de gravité: «Tous les rôles masculins dont une femme a besoin dans sa vie pour être épanouie étaient désormais tenus par Gebran: il n’était pas seulement mon époux, mais aussi mon père, mon frère, mon ami, mon confident. Avec lui, j’ai appris à me passer du monde entier. Nous n’avions besoin ni d’intermédiaire, ni de médiateur. La franchise et la complicité cimentaient notre relation.»
La vie à deux s’harmonise dans ce couple qui vibre à l’unisson: «Nos plus beaux moments sont ceux passés ensemble à cocooner. Un dîner à deux, suivi d’un bon film, suffisait à notre bonheur. Je le retrouvais parfois à déjeuner. Nous sommes restés dans la séduction et l’enchantement des débuts. Il était toujours soucieux de mes moindres désirs. Il voulait que tout soit parfait. Lorsque nous voyagions, il réservait la plus belle chambre et veillait à tous les détails.»
Comme s’il sentait que la vie allait lui échapper, Gebran immortalise tous leurs moments ensemble en laissant des traces matérielles: «Partout où nous passions, il tenait à me rapporter des objets comme pour s’assurer que je n’oublierai jamais…» Siham n’arrive pas à terminer sa phrase; les larmes coulent sur ses joues dans ce salon où tous les objets lui rappellent l’absent.
L’apprentissage en politique
Comme des vases communicants, les deux amoureux se nourrissent l’un de l’autre et vivent en pleine interactivité. Il lui communique ses acquis, et elle peaufine ses connaissances. «Avant, je suivais l’actualité de loin, surtout l’actualité internationale, raconte Siham. Dans cette région du monde, on ne peut être étanche à la politique. Quand les canons se sont tus au Liban, au début des années 90, nous avions besoin de renouer avec la vie. La politique au quotidien n’était pas un souci majeur pour moi. Après notre mariage, j’ai pris l’initiative de me tenir informée de tout. Dès le réveil, je parcourais les journaux, et puis, j’en discutais avec Gebran.» A côté de ce journaliste chevronné, elle prend le pouls du pays: «Avant la période de la prorogation de Lahoud, tous les Libanais vivaient cette ambiance malsaine et le pays allait de mal en pis.»
Aux côtés de Gebran, Siham apprend à connaître les méandres de la politique libanaise: «Lorsqu’il a voulu se présenter aux élections partielles du Metn, j’ai vu de quelle manière les alliés et les adversaires réagissaient, comment les politiciens se télescopaient. J’ai à ce moment réalisé dans quel dédale évoluait la politique libanaise. Ceux qu’il considérait comme amis retournaient leur veste. C’était dégoûtant. Chacun pensait à son intérêt propre sans prendre en considération l’intérêt du Liban. Selon la direction du vent, ils revenaient chez Gebran. Mais Gebran a un cœur en or; il n’est pas rancunier. Je n’hésitais pas à remettre les pendules à l’heure, mais il était tellement bon. Il me disait toujours: “Ce n’est pas grave, même s’ils se trompent. L’important, c’est l’intérêt du pays.”»
Le début du cauchemar
Siham tire sur sa cigarette - elle qui avait arrêté de fumer, il y a un bail - puis l’écrase nerveusement avant de prendre son visage dans les mains. Dans un souffle, elle reprend ses souvenirs comme à travers les grilles d’un confessionnal. Octobre 2004 marque un tournant dans leur vie. Gebran renoue avec une vieille connaissance: le danger: «Après la tentative d’assassinat de son oncle Marwan, puis le tragique assassinat de Rafic Hariri, nous avons commencé à sentir le danger. Gebran avait déjà reçu une lettre de menaces. Bien sûr, j’avais peur; à chaque fois qu’il haussait le ton, j’étais soucieuse. Mais je n’ai jamais pensé que les assassinats allaient s’enchaîner de cette façon barbare. J’ai vécu l’assassinat de Rafic Hariri comme un séisme, pareil à celui du 11 septembre. C’était horrible, je n’arrivais pas à croire. On aurait dit un cauchemar, un film noir.»
Un nouvel espoir
A cette époque, un nouveau bonheur faisait irruption dans leur vie: ils allaient être parents. Mais la grossesse de Siham se déroule dans des conditions difficiles. «Pendant cette période, surtout après le martyre du président Hariri, le stress se faisait plus oppressant, raconte-t-elle. De jour en jour, la situation se dégradait. Puis, l’armée syrienne a commencé son retrait. Nous avons pensé à l’époque que, malgré la perte immense que nous venions de subir avec la mort du président Hariri, son sang avait servi à la libération du Liban. Mais notre espoir a été de courte durée; la situation s’est de nouveau dégradée.»
Malgré cela, ils espèrent qu’avec la naissance de leurs jumelles, le Liban renaîtra lui aussi de ses cendres: «J’ai eu une grossesse difficile: les premiers mois, j’étais alitée. Gebran était très inquiet pour moi. Durant cette période, il était très absorbé, mais il tenait à ce que je ne reste pas une seconde seule. Il tenait à m’accompagner à chacune des échographies. Lorsque nous avons appris que nous attendions des jumelles, il était euphorique. Quand j’ai accouché par césarienne, il est entré dans la salle d’opération et a assisté à l’accouchement. Il était très ému. Les premiers temps, il avait peur de prendre Gabriella et Nadia dans ses bras; il était maladroit, mais j’insistais; il leur donnait alors le biberon sans oser bouger. Je me souviens qu’il avait des crampes aux mains, mais il accomplissait religieusement sa mission.»
Le plus beau jour de sa vie
Entre-temps, lui, qui appartenait à une génération dont il était la mémoire, s’empare de cette nouvelle tranche d’histoire, dont il est à la fois l’artisan et l’acteur le plus engagé. Son âme audacieuse et lumineuse à la fois jubile le 14 mars. Siham découvre ce jour-là un diamant éblouissant sous toutes ses facettes. «C’était l’un des plus beaux jours de sa vie, se souvient-elle. Le 14 mars, quand il a lancé ce serment devenu célèbre, il n’a pas seulement galvanisé la foule; moi-même, j’étais sous le choc. Mon cœur s’est arrêté de battre; il m’a époustouflée. J’ai pensé en mon for intérieur: cet homme est admirable, exceptionnel, fabuleux. Je n’avais pas assez de superlatifs pour le qualifier. J’étais extrêmement fière de lui.»
S’ils sont plus d’un million à ne s’être pas remis de cette journée, Gebran, lui, vivra longtemps après cette joie avec délectation: «A chaque fois que les gens se plaignaient de la situation, il rétorquait: “Mais vous n’êtes pas conscients que nous sommes libres après 30 ans de tutelle. Les Syriens ont quitté le Liban. Chaque pays doit payer un prix pour son indépendance.” Il ne croyait pas qu’il serait témoin de son vivant du retrait des Syriens. Il était euphorique, il aurait voulu que le président Hariri soit là pour voir ce jour glorieux.»
Attristé par la réaction de Aoun
Très vite, l’homme pressé poursuit son aventure; ses “capteurs” lui disent que c’est le moment d’agir. Le patron de presse, qui baignait dans la politique, décide de s’engager dans les législatives. Lui, pour qui le coq était au-dessus de tous les sièges (comme le prouve cette sculpture dont il était si fier et qui trône au An-Nahar), mais qui lisait chaque jour le désespoir sur les visages désabusés de ces jeunes dont il était le porte-parole, décide d’y aller pour eux.
«La période des élections a été très pénible pour lui, raconte Siham. Après le retour du général Aoun, il a été la cible d’une campagne de dénigrement qui l’avait beaucoup peiné. Le slogan de sa campagne: “Pour que la voix porte” a été déformé en “Pour que la voix porte à Koraytem” (la résidence de Saad Hariri). Gebran était très triste. L’union nationale qui s’était formée était très importante pour lui, c’était la force du Liban, répétait-il. Il appréciait beaucoup le changement de politique de Walid Joumblatt. Même s’ils n’étaient pas toujours sur la même longueur d’ondes, Gebran avait la ferme conviction que la position de Joumblatt était un acquis en faveur du Liban. Il voulait qu’on oublie le passé, que l’on se débarrasse des vieilles rancoeurs pour le bien du pays. “Comment les gens peuvent-ils être aveugles à ce point? Nous devons rester solidaires pour réunifier le pays”, répétait-il.»
Il était d’autant plus meurtri que cette atteinte venait de la part d’un homme auprès duquel il s’était engagé jusqu’à la moelle: «Gebran aimait le général Aoun, il s’était engagé à ses côtés, mais il a été beaucoup peiné par lui. Il était au summum du bonheur quand le général Aoun est rentré de son exil. Il publiait toutes ses nouvelles dans An-Nahar et il affrontait beaucoup de problèmes pour le faire. A chaque fois qu’il se rendait à Paris, il le visitait. Il ne s’attendait donc pas du tout à ce que les aounistes se comportent de cette façon avec lui à Achrafieh. Surtout qu’ils connaissent ses principes et son histoire.»
La montée des périls
A partir de juin, cette année qui avait commencé sous de mauvais auspices, glisse dans l’absurde. Les rites criminels s’accélèrent, les lames de cette folie meurtrière s’acèrent. Un deuil ignoble frappe An-Nahar: «Après la mort de Samir Kassir, Gebran a reçu le message 5/5. Il a refusé de baisser le ton, car on voulait bâillonner la presse. Il s’est donc senti investi d’une mission, en devenant plus virulent. En parallèle, les menaces sont devenues plus directes; il était désormais sur la liste. Il devait non seulement baisser le ton, mais ne pas s’attaquer à la politique intérieure de la Syrie. Mais Gebran n’a pas arrêté; au contraire, il s’est lancé à corps perdu. Trois semaines après mon accouchement, Gebran a dû se rendre à Paris pour rencontrer Saad Hariri et débattre de la situation du pays. Nous avons réussi à le persuader à y rester quelques temps. Puis, après mon rétablissement, j’ai commencé à le rejoindre de temps en temps.»
Le 25 septembre, quand son amie May Chidiac échappe à l’attentat, Gebran est comme un volcan en éveil. Son âme chevaleresque refuse que l’on s’attaque à une femme: «Il se sentait coupable de vivre à Paris. C’est comme si cet attentat était dirigé contre lui. Après la tragédie de May, j’ai senti que notre existence allait être bouleversée, que nous ne pourrions plus jamais avoir la même vie, aller à la plage, marcher dans la rue. J’ai constaté que toutes les limites avaient été franchies. J’ai senti qu’on pouvait même s’en prendre aux enfants et à moi-même. J’en parlais à Gebran qui me rassurait toujours sous prétexte qu’ils n’oseraient plus rien faire.»
Gebran est un éternel optimiste, il balaie les peurs de sa femme avec sa candeur: «Il est venu quelques jours pour voir May. Il a pris toutes ses précautions. Puis, durant ses voyages éclair suivants, il a lâché prise. J’avais fait installer des vitres fumées à sa voiture mais il les a fait enlever parce que ça l’oppressait. Au lieu de changer de voitures comme il l’avait fait pendant un moment, il prenait la même voiture, les mêmes itinéraires.»
L’homme qui se moquait de la mort
«Plus de deux mois s’étaient passés sans attentat. Il considérait que les pressions internationales avaient fait leur effet. Avant de renter au Liban, lors de notre dernier séjour à Paris, nous allions rester un jour en plus, mais cela n’aurait rien changé. J’avais même préparé un visa pour la gouvernante des jumelles, pour rester auprès de lui à Paris, mais il n’était pas emballé par cette idée. Le fait que je reste au Liban le rattachait au pays. Mais si je quittais, cela voulait dire qu’il n’allait pas rentrer et il refusait l’idée d’être loin des Libanais dans ces moments cruciaux. J’ai vécu une angoisse insoutenable à chacun de ses retours. Mais en même temps, je me fiais à Dieu, j’étais sûre qu’il allait le protéger, et même au cas où un attentat le viserait, qu’il s’en sortirait. J’étais presque sûre qu’on attenterait à ses jours, mais aussi sûre qu’il allait y échapper tellement il était croyant. D’autre part, il avait une voiture blindée et ça le sécurisait. Il ne pouvait pas tenir en place, il se morfondait loin du An-Nahar.»
Unique survivant de la fratrie, Gebran considérait la mort des siens comme une fatalité. Mais, quelque part, il se sentait coupable d’être toujours en vie alors que des amis à lui étaient partis. Lui, le militant acharné, le défenseur de la cause libanaise, considérait que son combat pouvait le mener à verser son sang pour le Liban. Il aurait aimé mourir pour le Liban et trouvait que ce don, s’il pouvait mener à une issue heureuse pour le Liban, était le bienvenu: «Gebran considérait que chaque Libanais et chaque famille libanaise avaient le droit de vivre dans un pays, libre, indépendant. Il ne se souciait pas uniquement du confort de sa femme et de ses enfants mais aussi de chacun des Libanais.»
Dans ce domaine comme dans bien d’autres, Gebran n’avait pas son pareil; il aimait le Liban avec ferveur: «Une fois, nous étions à l’aéroport de Roissy, il m’a dit: “Tu sais, Paris est tellement beau.” Je lui ai proposé de rester, car il aimait cette vie simple qu’il ne pouvait plus mener au Liban. Il a tout de suite balayé cette idée d’un “non, je ne peux pas, je veux rentrer chez moi”.»
Car si l’on pouvait sortir Gebran du Nahar et de la politique, il était impossible de sortir An-Nahar et le Liban de Gebran: «Il avait An-Nahar et le Liban dans la peau; il ne pouvait pas vivre loin d’eux. Pendant la période où il a installé un bureau à la maison, il était en contact permanent à travers la vidéo et le téléphone. Mais il avait besoin de respirer son journal.»
Chasser les fantômes du passé
Gebran, dont la saga familiale paraissait inhumaine, lui, qui a grandi à la frontière de la mort, cherchait toujours le réconfort dans l’affection des siens. L’amour de sa mère lui avait beaucoup manqué - il gardait dans ses papiers des notes quotidiennes écrites de sa main, comme pour être en contact constamment avec elle. Il avait un immense respect pour son père, mais ce dernier était très accaparé par ses affaires. Son père s’est toujours consacré au travail avec acharnement: «Quand je lui ai dit que j’avais aménagé une chambre à Noun pour accueillir Nadia et Gabriella, il a fondu d’émotion, puis il m’a dit: “J’aurais aimé que mon père me prenne avec lui au travail.” Il a aussi souffert de son divorce: pendant trois ans, il n’a pas pu voir ses filles qui lui ont terriblement manqué.»
Avec son instinct de femme amoureuse, Siham décèle dès les premiers moments que les quartiers de la mémoire de Gebran étaient meublés de souvenirs amers. Elle mettra toute sa joie de vivre, son humour et son naturel pour chasser les fantômes du passé.
«Quand je suis entrée dans sa vie, j’ai constaté à quel point il était mélancolique, raconte-t-elle. J’ai d’abord ressenti sa tristesse. Il me donnait l’impression d’être un bébé en détresse. Je me suis évertuée à le sortir de cet état où il était figé, et il en avait besoin. J’adorais le taquiner, lui jouer des tours. Comme, par exemple, lui ébouriffer les cheveux alors qu’il sortait pour un rendez-vous. Une fois, nous étions en voyage; il marchait dans la rue avec son allure si fière: je lui ai fait un croche-pied pour rigoler; il était fou de rage. Je n’ai eu de cesse de l’aimer, de lui donner cette affection qui lui manquait. Personne n’a connu la vraie valeur de cet homme exceptionnel, d’une bonté et d’un dévouement rares. Au lieu de le valoriser, son entourage le culpabilisait sans cesse. Gebran, l’homme généreux, qui avait le cœur sur la main, se sentait toujours coupable de ne pas en faire assez.»
La dimension humaine
L’artisan du bonheur éphémère de Siham se penchait sur les moindres détails de la vie quotidienne de sa reine: «Il s’occupait des moindres détails. Je ne cessais de lui répéter que je pouvais m’assumer seule, qu’il avait plein de problèmes à gérer, en vain. Il allait jusqu’à brancher le chargeur de mon portable, il voulait m’assurer tout le confort. Gebran adorait le cinéma mais il refusait de choisir le film. Quand nous sortions au restaurant, c’était pareil, il voulait toujours que je fasse le choix. Il ne savait pas où donner du cœur. Il suffisait qu’il entende un appel à l’aide à la radio, pour qu’il remue ciel et terre afin d’aider la personne en question. Une fois, un homme a tapé sur la glace de la voiture; il l’a baissée, puis lui a donné son numéro personnel. Quand quelqu’un avait besoin d’aide, il ne lui demandait jamais de quelle religion ou région il était. Il aidait tout le monde sans exception.»
L’aide aux plus démunis relevait du devoir de solidarité pour Gebran qui avait le cœur sur la main. Trouvant inhumain que des personnes soient dans le besoin, il volait dans une parfaite discrétion au secours des défavorisés qu’il croisait. Aujourd’hui, Siham reprend le flambeau et se jette dans ses œuvres: «J’ai appris qu’il aidait des personnes à payer la scolarité de leurs enfants. Je vais certainement continuer dans cette voie. Il est hors de question que j’abandonne les personnes que Gebran aidait. Je n’étais pas au courant de ses actions; il n’en parlait jamais. D’ailleurs, Gebran était d’une générosité rare. C’était toujours lui qui invitait, même s’il n’aimait pas beaucoup sortir et je comprenais cela; il me disait: “Si les gens me voient en train de boire et de danser, comment vais-je les convaincre le lendemain de mon discours.” Il refusait de sortir alors que les gens vivaient au-dessous du seuil de pauvreté. Mais lorsque nous sortions, il n’autorisait personne d’autre à régler la facture au restaurant. Certains de nos amis se vexaient, mais on ne pouvait pas changer Gebran. Il me disait: “J’ai beaucoup travaillé. Je suis arrivé à un âge où j’ai envie de me reposer et de profiter de la vie.”»
Aujourd’hui, bien imprégnée de l’esprit de Gebran, Siham Tuéni est une femme dévastée. Cette douleur qui gronde et s’amplifie avec les jours qui passent ne l’empêche cependant pas de penser à ses bébés de six mois.
«Elles connaîtront leur père à travers moi et toutes les personnes qui l’ont connu et aimé, affirme-t-elle. La mémoire de Gebran restera dans l’histoire. J’ignore où j’en serai dans un an, ni dans un mois. Après cette tragédie, je suis incapable de faire des plans. Je vis au jour le jour. J’essaie d’être forte pour mes filles, mon fils, pour les gens qui ont aimé Gebran, pour perpétuer sa mémoire.»
Dans ce maelström de douleur, elle envisage l’éventualité de créer une fondation qui portera le nom de Gebran. «Aujourd’hui, l’engagement et la mission de Gebran doivent continuer, dit-elle. Je serai là où j’ai un rôle à jouer, pour continuer les projets et les rêves de Gebran. Je ne renoncerai devant rien. Nous devons tous travailler. Gebran était un leader; il faut que toutes les personnes convaincues par son message et qui connaissaient ses principes reprennent le flambeau. Et puis, Gebran n’est l’exclusivité de personne: ses écrits sont là, on ne peut pas les changer. Même s’il n’avait pas de parti, il avait une idéologie et tous ceux qui l’ont aimé doivent poursuivre sa mission. Gebran a défriché le terrain. Il était unique, je suis d’accord, mais personnellement, je crois au travail de groupe. Ces jeunes que j’ai vus dans la tente de la Liberté sont notre espoir. Il doivent prendre la relève.»
«Je ne suis pas encore très consciente, je suis toujours sous le choc, poursuit-elle. Je sens qu’il est encore là, qu’il va rentrer de voyage. Je ne réalise pas que la vie va continuer sans lui. Peut-être qu’un jour je vais foncer, mais aujourd’hui, je suis incapable de prévoir ce qui arrivera demain.»
Puis, le regard dans le vide: «Il n’est pas venu comme ça dans ma vie. Un jour viendra où je saurai pourquoi Gebran a surgi dans ma vie. Je pourrai décrypter ce mystère. Ce n’est pas un hasard, il y a une raison; il m’a beaucoup donné en quatre ans, il m’a façonnée, transformée. C’est comme s’il voulait que je sois prête pour une mission donnée.»
Balayant ces images douloureuses, elle revient sur un amour qu’aucun nuage ne ternissait: «Tout était idyllique, je n’ai aucun souvenir malheureux. Au travail, à Faraya, sur le bateau, durant notre voyage de noces, à Paris… Je n’ai que de bons souvenirs. Il adorait mes parents, surtout mon père. Et mon père était fou de lui. Ils avaient plein d’affinités. Chaque soir, il voulait l’avoir à dîner; ils allaient à la plage, jouaient au tric trac, s’amusaient comme des gosses. Ils adoraient être en compagnie l’un de l’autre et ils faisaient des bouffes mémorables, puisqu’ils partageaient le même goût pour les aliments bien gras.»
Des moments uniques
Elle a beau fouiller dans les archives de ses souvenirs, effeuiller l’album de sa vie avec lui, Siham ne trouve que des instants magiques: «Il m’a donné les plus beaux instants de ma vie. J’ai vécu des moments uniques à ses côtés. Aucune femme au monde n’a connu mon bonheur. Il ne m’a jamais déçue. Je ne pourrai jamais le remercier pour tout ce qu’il a fait pour moi et pour Shareef. Il nous a aimés inconditionnel, t, avec la grandeur dont lui seul était capable. Près de lui, j’ai acquis une grande confiance en moi. Mais il me laisse dans un gouffre, un vide insurmontables. Je n’ai aucun mauvais souvenir avec lui, c’est ça qui est dur.»
Siham se souviendra toujours de son beau chevalier, le regard écarquillé par la surprise, ce 15 septembre 2005, le jour de son dernier anniversaire. Lui, qui donnait avec la magnificence d’un prince, était toujours ému comme un enfant lorsqu’il recevait un cadeau. Ce jour-là, Siham avait offert un cheval à son époux. «Après la mort de son cheval, il était à la recherche d’un autre, raconte-t-elle. Lorsque nous étions en France, je l’ai accompagné à Deauville, où il faisait de l’équitation. J’ai vu ce cheval, il m’a plu. J’ai alors fait des contacts secrets pour le lui acheter. Le jour de son anniversaire, nous étions à Lisieux. Nous sommes passés ensuite à Deauville et on lui a amené le cheval. J’avais demandé à ce qu’on lui mette des rubans blancs (qu’il avait déjà dévorés à moitié). Gebran n’a pas réalisé qu’il était désormais sien, mais l’entraîneur Eric lui a dit: “Monsieur, c’est votre cheval, pour votre anniversaire.” Il était fou de joie. Il l’a raconté à tout le monde.»
Un vide énorme
Quelques minutes plombées de silence passent. Tous ces souvenirs remontés à la surface lui ont déchiré le cœur. L’antidote de Gebran contre la tristesse regarde autour d’elle son monde qui s’écroule comme un jeu de dominos. Pourra-t-elle vivre dans cette nouvelle réalité? «Il me laisse avec de lourdes responsabilités. Après avoir rempli ma vie intensément, il est parti en me laissant un vide énorme. Après 4 ans d’amour, j’ignore comment je vais continuer sans lui. Je suis consciente que je vais traverser des périodes très pénibles. Nos enfants sont encore trop jeunes.»
Elle, qui croyait qu’ils étaient en route pour l’éternité, se souvient ce soir de cette phrase prémonitoire: «Avant notre mariage, il m’avait dit un jour: “Nous allons nous marier, avoir des enfants, mais je ne vivrai pas beaucoup. Tu poursuivras la route toute seule.”»
Colette Chibani
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