L’éditorial de Gebran Tuéni I dossier 1 2 3 4 I rencontre 1 2 3 4 5 6 I souvenir I reportage I sexualité I psycho I portrait I société civil I voyage beauté I compagne I cinéma 1 2 3 I théâtre I lecture I mode I décoration I santé I instantanés 1 2 3 4 I édito I équipe I contacts I retour au sommaire I Gebran Tuéni I An-Nahar Newspaper 

Lorsqu’on parle de Gebran, le martyr, on a souvent tendance à évaluer la perte sur le plan national. Bien entendu, les premiers temps, la famille est soutenue par les témoignages d’affection et de sympathie, mais lorsque le temps passe, on occulte souvent la douleur de ceux qui restent. Car la famille doit vivre au quotidien avec l’absence, surtout lorsque cette famille est composée d’enfants en bas âge.

Elles avaient quatre mois lorsque Gebran est mort, victime d’un attentat à la voiture piégée. Bientôt, Nadia et Gabriella commémoreront avec des milliers de Libanais cet assassinat atroce, qui a emporté le 12 décembre 2005 leur père dans le paradis blanc. Car Gebran était avant tout un père comme les autres, une source de tendresse et d’affection infinie pour ses filles, Nayla et Michèle, et ses jumelles, Nadia et Gabriella, qu’il a à peine eu le temps de connaître. Un père, tout simplement, avant d’être, pour beaucoup de jeunes et de moins jeunes, un homme libre au franc-parler remarquable, au charisme indéniable, au courage infaillible, à la plume acérée, aux idées catalytiques. Un martyr national qui incarnait tous ces principes auxquels on croit fort et qui lui ont coûté la vie: la liberté, la dignité, l’indépendance…
«On tire sur une idée et l’on abat un homme». Nadia Tuéni, sa mère, ne croyait pas si bien dire en résumant par ces mots profonds et poétiques la mort de tout homme pour une cause en qui il a foi et qu’il défend corps et âme. Et quand le corps s’en va dormir du repos du guerrier, l’âme plane… éternelle. Quant aux idées, elles ne meurent jamais.
Siham et Michèle Tuéni, pour qui Gebran était avant tout un mari attentionné et un père exceptionnel, se souviennent…

Siham Tuéni
«Nadia et Gabriella sont le plus beau cadeau de Gebran»
«Bien avant l’assassinat, je vivais dans une sorte de peur qui hantait mes esprits. La crainte qu’un jour, les menaces qui pesaient sur mon mari allaient se concrétiser. Et le sort de mes deux petites filles, si un malheur arrivait à Gebran, était souvent l’objet de nos discussions. Je le priais pour qu’il prenne plus de précautions afin que ce rêve de famille bâti à deux puisse perdurer. Il me répétait que j’étais assez forte pour continuer le chemin seule et m’occuper des enfants. Je refusais de l’entendre parler avec fatalisme, lui répliquant que c’était loin des projets que j’avais brodés autour de notre relation. Etant une femme divorcée, je m’étais promis de construire cette fois une vie de couple, voire de famille, que rien ne perturberait.
Malheureusement, ce jour fatidique est arrivé. Lorsque la sonnerie du téléphone a retenti en cette matinée de décembre 2005, mon sang s’est glacé. J’ai tout de suite compris ce qui s’était passé. Les premiers temps, j’étais abasourdie, traumatisée, ailleurs… J’ai réalisé que mon existence ne serait plus pareille. Celle de Nayla et Michèle, les filles de Gebran, et de mes deux jumelles, Nadia et Gabriella aussi… Au requiem, j’ai voulu que mes filles de quatre mois soient à mes côtés pour la force qu’elles m’insufflent. Elles sont la chair et le sang de mon mari. Lorsque j’ai accouché, Gebran m’a demandé quel cadeau j’aimerais recevoir. Je lui ai répondu que Nadia et Gabriella étaient la plus belle offrande qu’il m’ait jamais faite. Aujourd’hui, je puise beaucoup d’énergie en elles, ce qui me permet de continuer le chemin en solitaire. Heureusement que mes jumelles étaient encore trop petites lorsque Gebran a été tué, pour ne pas sentir le choc que sa disparition a eu sur Nayla et Michèle, et mon fils Chérif. Aujourd’hui, les jumelles commencent à demander de leur père. Je leur explique que Gebran est au ciel, qu’il les aime fort, mais qu’il ne reviendra pas. J’ai monté une vidéo à partir de quelques prises de vues de Gebran en compagnie de ses filles. Dès qu’elles rentrent à la maison, elles demandent à visionner encore et encore le DVD avec Daddy. Dès qu’elles voient sa photo affichée dans une des rues de la capitale, elles commencent à crier son nom. On dirait que Nadia a un sens national, patriotique, inné en elle. Elle chantonne à longueur de journée l’hymne national et les chansons de Majida Roumi, qui louent Beyrouth et le pays du cèdre. De mon côté, j’essaye de mon mieux de faire vivre son souvenir et de jouer un double rôle, bien que je sente des jours que la responsabilité qui m’est tombée sur le dos est énorme. Attentionné, dévoué, affectueux, Gebran se souciait en premier de ses enfants. Il était extrêmement attaché à Nayla et Michèle qui, d’ailleurs, s’occupent merveilleusement de Nadia et Gabriella. Son absence a privé mes petites filles d’un puits d’affection et de tendresse intarissable. Comme j’aurais aimé qu’il voie grandir ses jumelles et partager avec lui des moments importants de la vie: leurs premiers balbutiements, leurs premiers pas, leurs premiers mots, leurs premiers anniversaires. Chaque fois que je me sens fatiguée, abattue, et que la tristesse me gagne, je me ressaisis pour montrer à Gebran, de là où il est, que je suis forte et que la vie continue. Son plus cher souhait était de nous voir heureux et de voir le sourire sur nos lèvres. Gebran avait placé le Liban en haut de sa pyramide. Il est mort pour que l’indépendance triomphe, afin que ses enfants et les générations qui vont suivre, vivent libres et souverains.»

 Michèle Tuéni, 20 ans
«Avant qu’il ne soit politicien ou journaliste, Gebran était à mes yeux un père irremplaçable. C’était un des ses plus beaux rôles»
«Perdre un père comme Gebran, c’est perdre un soutien quotidien dans les moments difficiles de la vie. A chaque fois que je perds espoir par les temps difficiles qui courent, son absence me manque, mais je pense à lui et aux recommandations qu’il me faisait, celles de rester forte comme il l’a été durant les circonstances tristes de son existence, comme lorsqu’il a perdu son frère et sa sœur. Si, aujourd’hui, papa devait m’envoyer un message, ce serait celui de continuer le chemin coûte que coûte…
J’ai commencé, après le 12 décembre 2005, à entreprendre des choses que mon père m’incitait à faire et que je n’appréciais pas à cette époque. C’est venu inconsciemment et c’est après coup que j’ai réalisé que je m’y adonnais comme pour perpétuer son souvenir. Il aimait, par exemple, que je l’accompagne dans la petite ferme de Beit Mery, où se croisent chevaux et autres animaux de toutes espèces. Ce n’était pas vraiment mon monde. Dernièrement, je me suis rapprochée des animaux, j’ai même fini par apprivoiser un chien. J’avais également la phobie des avions. Il me poussait toujours à voyager, chose que je n’osais pas faire. La première année que j’ai visité Paris remonte à l’été dernier. Durant mon voyage, je pensais à Gebran et à la fierté qu’il aurait ressentie de voir que j’ai pu dépasser ma peur. Un événement surprenant s’est d’ailleurs produit à bord de cet avion. Un inconnu m’a montré un bout de papier qu’il avait jalousement gardé et sur lequel Gebran avait écrit trois ans auparavant: «Nous nous reverrons dans un Liban ressuscité.» C’était bien avant que la série des assassinats ne soit enclenchée…
Le plus beau souvenir qui me reste de lui? C’est le jour où j’ai soufflé mes 16 bougies. Je me trouvais dans un des restaurants de la ville en compagnie de mes copines, lorsque, à mon grand étonnement, je reçois un bouquet de roses rouges accompagné d’un petit mot de Gebran, me souhaitant un joyeux anniversaire. Même inondé de travail, mon père n’oubliait aucune occasion…
Il est difficile d’imaginer Gebran autrement que dans sa peau de militant patriotique et courageux, autrement que dans son acharnement audacieux pour son Liban. Même si des fois je pense qu’il aurait pu éviter cette mort dramatique et nous épargner cette absence si lourde à supporter. J’ai d’ailleurs du mal à imaginer qu’une personne aussi véhémente que mon père soit absente. Avant qu’il ne soit politicien ou journaliste, Gebran était d’abord à mes yeux un père… irremplaçable. C’était un des ses plus beaux rôles. Même dans sa mort, Gebran m’a transmis un message: celui de l’amour, de la détermination et du sacrifice. C’était la plus belle leçon qu’un père pouvait apprendre à sa fille.»

Michèle Messarra

  Quand le père n’est plus...

 La perte du père est un moment tragique dans la vie. Du jour au lendemain, un enfant se retrouve privé d’une épaule masculine sur laquelle il ne pourra plus désormais poser tranquillement sa petite tête. Et rêver que rien au monde ne peut lui arriver. Un père, c’est un mélange d’amour, de sécurité, de fierté, mais aussi de discipline et de rigueur, difficilement remplaçable. Comment pallier ce manque paternel? Quels sont les dérapages possibles d’un enfant traumatisé par le trépas de son père? Quel peut être le rôle indispensable de la mère? Les réponses avec la psychologue, Myrna Gannagé.

A partir de quel âge peut-on parler d’une mort traumatisante pour un enfant?
A tous les âges, la mort du père peut marquer un enfant. Même durant la grossesse, l’absence du mari peut être traumatique pour la mère, et pour l’enfant qui va ressentir, par conséquent, tout son stress. Durant les entretiens avec nos patients, on s’intéresse particulièrement au vécu de la grossesse, aux troubles relationnels susceptibles de surgir entre la mère et son bébé. La mère, déprimée, ne peut plus répondre aux attentes du nouveau-né qui, de son côté, ne réussit pas à lui faire sentir que c’est une bonne génitrice. Elle a tendance à être froide, une «mère morte», comme l’a nommée le psychanalyste André Green. La relation peut alors se dégrader et les répercussions de la perte du père se font sentir de différentes manières, comme les manifestations somatiques chez les nourrissons: troubles du sommeil, troubles de l’appétit... Il faut distinguer toutefois entre un événement traumatique et un traumatisme. Le premier se caractérise par la violence, l’imprévisibilité. C’est le cas d’une explosion ou d’une voiture piégée dans la rue. Cet événement traumatique ne va pas nécessairement provoquer un traumatisme sur toutes les personnes. Certaines vont s’en sortir sans aucune séquelle - c’est ce qu’on appelle la résilience -, alors que d’autres vont être envahies par l’angoisse sans être en mesure de la gérer et de mettre en place des mécanismes opérants. A ce moment-là, on peut parler de traumatisme.

Un enfant qui a perdu son père dans un assassinat vivra-t-il ce drame de la même façon qu’un autre enfant, dont le père est décédé des suites d’un accident naturel?
Deux éléments jouent un rôle primordial dans les répercussions de l’absence paternelle sur l’enfant: les dispositions, voire la fragilité de l’enfant, et la réaction de l’environnement, de son entourage. Si l’enfant est solide et que son entourage réagit correctement avec lui, il ne sera pas nécessairement traumatisé. Les répercussions sont subjectives et dépendent de chaque enfant qui a sa propre manière de réagir à un événement traumatique. La perte d’un membre familial, quelle que soit sa nature, peut ne pas provoquer un traumatisme chez le sujet.

Comment un enfant manifeste-t-il son traumatisme suite à la perte du père? Quels sont les dérapages possibles?
La réaction encore une fois reste tributaire de chaque enfant. Les symptômes sont multiples: anxiété, dépression, difficultés de concentration, hyperactivité, angoisses de séparation... Ces symptômes peuvent aussi se manifester chez tout enfant sans qu’il soit pour autant traumatisé et constituer durant une période déterminée une manière de se défendre. Mais quand le malaise s’étale dans le temps et que ces symptômes persistent, ceci veut dire que le sujet a été marqué par la disparition de cet être cher et n’arrive pas à la dépasser. A ce stade, un psy va l’aider à accepter de mieux vivre avec cette absence. Il va favoriser dans le cadre d’une thérapie le processus du deuil qui n’a pas été mis en place avant. La thérapie dépendra de chaque tableau clinique, de l’intensité des troubles, leur durée, leur fréquence.

A quel âge considère-t-on qu’un enfant est plus ou moins cuirassé face au décès d’un être cher?
Plus on est petit, plus on est fragile. Il y a une barrière protectrice qui se forme de 0 à 2 ans grâce aux soins maternels qui sont extrêmement importants pour l’enfant. Cette étape va constituer une espèce de carapace immunitaire pour plus tard. C’est là où se construisent les assises narcissiques de la personne. Si la mort du père survient quand cette barrière est déjà constituée, l’enfant est plus à même de se défendre que, tout petit, quand il va être confronté au vide. Il s’est déjà constitué une image du père qu’il a connu, des souvenirs sur lesquels il pourrait s’appuyer et qu’ils pourraient intérioriser. Mais quand on n’a aucune image du père, le travail est double. L’enfant devra se constituer d’abord des repères, des représentations afin de pouvoir faire par la suite le deuil.

La mère devra-t-elle remplir un double rôle, celui du père et de la mère?
La mère va être amenée à jouer un double rôle, une situation pas évidente à gérer car la relation peut devenir fusionnelle avec sa progéniture, compte tenu du manque d’une tierce personne. C’est pourquoi il est important d’introduire d’autres figures d’attachement que la figure maternelle. Mais le plus crucial est d’éviter que l’enfant en bas âge ne soit confronté au vide. Carence que la mère devra combler en tenant un discours continuel sur le père. Certaines femmes vont se défendre par le déni tout de suite après le décès de leurs maris. Il faudrait respecter cette étape et attendre le moment adéquat, où la mère se trouvera prête à parler du disparu, qu’elle ait fait son propre deuil. Une fois cette étape franchie, il est important qu’elle parle à son enfant de son père, en lui montrant ses photos, qu’elle mette des mots sur son ressenti. Parler du mort permet de se représenter ce père absent, d’avoir un modèle identificatoire masculin. Tout ce qui n’est pas dit, tout ce qui est gardé secret, ne peut qu’avoir des répercussions négatives sur l’enfant qui va ressentir l’angoisse de sa mère et de son entourage et en souffrir.

La perte d’un père, connu dans la sphère politique et sociale, peut-elle être perçue autrement que celle d’un anonyme par rapport à ses enfants?
Le politique est vu comme une espèce de «héros», de martyr, qui s’est sacrifié pour sa patrie, son pays. Le fait qu’il soit connu et que son nom et ses actes défilent continuellement sur toutes les bouches et dans les médias, contribuerait à entretenir son souvenir plus que dans le cas d’une personne anonyme. Il se peut que cela aide l’enfant à mieux accepter la mort. Mais la douleur reste aussi poignante, cuisante.
Propos recueillis par Michèle Messarra

 Terre et Ciel

Ce soir au Paradis, le génial cinéaste
Prépare un scénario charmant, petit, mais vaste…
Il mande Pierre aux Clés et s’en vont dans un coin,
Le Bon Dieu lui chuchote un mot qui mène loin…

C’est la nuit de Noël. Dans Beit Mery, la joie
A quitté le domaine et la tristesse noie
Dans ses flots limoneux les braves habitants,
Chênes qui ne plient pas aux assauts des autans.
Sur la route enneigée, un grelot les enchante,
Dans son traîneau doré, le Père Noël chante.
Le domaine soudain brille de tous ses ors:
Douce nuit de naissance, ils reviennent les morts!
Papa Noël descend la hotte bien remplie.
- «Ha!Ha!Ha!Ho!Ho!Ho! Ouvrez, je vous en prie!»
Le domaine accueillant écarte ses battants.
- «Papa que viens-tu faire? Il fait très mauvais temps!»
- «C’est la nuit des enfants! C’est la nuit des jumelles!»
Baissant son lourd fardeau, essuyant ses semelles,
Il entre en trombe et court, ne croit pas qu’il est là.
- «Où sont mes deux amours? Nadia, Gabriella!»
Sous le masque du vieux, déjà suinte une larme.
(Jésus près des enfants est tombé sous leur charme)
Les petits doigts dans la barbe du visiteur
Gambadent. Leurs babils allègent la douleur.
Soudain Gabriella de sa blanche menotte
Attrape barbe blanche et masque de Père ôte…

Crève sale assassin, le Seigneur seul est grand!
L’acteur du scénario, c’était le beau Gebran.
Wadih Habib

Ce poème a été écrit par M. Wadih Habib, le 24 décembre 2005, 12 jours après l’assassinat de Gebran Tuéni. Il est dédié à ses jumelles, Nadia et Gabriella.