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Au dernier étage du centre Mallah à Jal el Dib, l’ambiance est very pop art. On est bien dans l’antre aux mille teintes de Hady Beydoun et aux mille expressions, Skin Deep: de l’art du tatouage artistique au body piercing, en passant par le custom airbrushing (technique de peinture toutes surfaces confondues au moyen d’un aérographe), Hady Beydoun est incontestablement un artiste polyglotte. Sa dernière création en date: des souches d’arbre fraîchement lustrées qui s’entortillent au gré de sa créativité en prenant la forme de cannettes de boisson gazeuse, de boîtes de conserve et de piles électriques. «A côté de mon ancien atelier, trônait un tronc délaissé que j’avais précieusement récupéré et gardé, confie Hady. Durant la guerre de juillet 2006, je roulais mes pouces, le moral bas, sans savoir comment tuer le temps qui passait si lentement. Soudain, l’idée m’est venue d’en polir la surface et de la lustrer en transformant cette souche d’arbre en objet décoratif.» Comme rien n’est laissé au hasard, des slogans y défilent en grosses lettres: «Ne cédez pas! Le renouvellement est dans l’esprit. L’espoir est tout ce qui nous reste…»
Apprentissage sur les bords
de la Tamise
Hady a su garder intact, à 33 ans, la flamme artistique qui l’a saisi, il y a presque vingt ans. «C’est ma mère qui m’a encouragé à exploiter mes dons artistiques quand j’avais 14 ans, précise-t-il. Un jour, en période de guerre, un ami m’a parlé de tee-shirts qu’on vendait sur le marché, au prix de 20$ l’un (le dollar valait 3000LL à cette époque) et sur lesquels étaient imprimés des dessins de groupes musicaux à la mode comme Metallica… Ma mère refusant de me l’acheter a préféré me procurer, à la place, des boîtes de peinture en me poussant à réaliser moi-même les dessins sur tee-shirts.» Outre la prédilection pour l’art, Thérèse Ghorayeb, écrivain et journaliste (au An-Nahar, entre autres), inoculera à son fils le sens des affaires: «Lorsque mes boîtes de peinture se sont épuisées, j’en ai redemandé à ma mère qui m’a recommandé de me lancer dans le commerce des tee-shirts pour m’autofinancer et me faire de l’argent de poche.» Hady s’exécute en vendant d’abord à son entourage.
En 1991, un copain s’amène, une revue de tatouage sous les bras, pour y puiser un motif réalisable sur tissu. En la survolant, Hady est sidéré par cet art corporel, ce moyen de graver la peau, de décorer le corps. Inscrit en première année d’archéologie à l’Université américaine, il va alors switcher vers des études d’arts graphiques. Séchant ses cours, il se réfugiait dans la bibliothèque pour explorer cet univers de l’encre encore tout nouveau pour lui. Cet art considéré comme marginal par certains consiste en un apprentissage sur le tas, loin des sentiers académiques. Le jeune universitaire voulant se lancer sur cette voie décide alors d’acquérir le kit nécessaire en fouinant dans la capitale. Mais en vain. Il prend alors l’avion pour Londres. Là, sur les bords de la Tamise, il côtoiera des professionnels de l’encre, se fera tatouer le corps et retournera au pays, trimbalant dans sa valise les machines de tatouage, les pigments de couleur et les dernières techniques de l’encre.
Et si on trempait dans l’encre?
Dans son ancien atelier niché dans une ruelle de Jal el Dib, Hady Beydoun accueillera en 1995 son premier cobaye. «Eddy, un copain, voulait être le premier client à se faire encrer un dessin», se rappelle-t-il. Depuis, le nombre de personnes qui ont franchi le seuil de Skin Deep a décuplé… Jeunes et moins jeunes se font incruster la peau en faisant fi des mentalités étriquées. Ces mentalités qui, il y a une décennie encore, considéraient le tatouage comme l’apanage des marginaux, comme ce fut le cas avec l’émergence dans les années 70 de groupes rebelles tels les Hell’s angels et les punks: «Je me souviens qu’à mes débuts, les jeunes poussaient la porte timidement en redoutant la réaction de leurs parents. Aujourd’hui, leurs parents les devancent.»
Les motifs varient, la grandeur du tatouage aussi. Certains nécessitant plus de 40 heures de travail, interrompues évidemment. Et les expressions épousent les divers courants picturaux: de l’impressionnisme au pointillisme jusqu’au cubisme, au figuratif et à l’abstrait… Des célébrités locales comme Elissa, Mayssam Nahas, Waël Kfoury et l’étoile montante Jad Choueiry sont déjà passées sous le pistolet de tatouage de Hady. Une peinture décorative sur toile humaine qui, tel un message codé, dévoile le tréfonds de notre personnalité. «Tout comme les bagnoles ou les vêtements, le tatouage est un moyen d’expression pour dire non seulement que j’existe mais que je suis différent, souligne-t-il. Une personne qui a le sens de l’humour choisira un personnage de BD. Un macho optera plutôt pour un dessin agressif bien visible sur ses biceps, comme signe de pouvoir. L’emplacement du dessin à l’encre est lui aussi significatif.» Une preuve d’endurance à la douleur (l’aiguille de la machine électro-magnétique transperce l’épiderme à raison de 3000 fois par minute pour injecter l’encre, même si Hady assure que les premières minutes sont les plus difficiles. Un tatouage aussi pour immortaliser une étape dans la vie: un coup de foudre, une rupture… Et, de tatouage en tatouage, il y a un body piercing qui perce… sous la peau! C’est bien là son second cheval de bataille. «Le body piercing est lui aussi une expression décorative reliée à la peau à laquelle je m’adonne de pair avec le tatouage», souligne Hady, un piercing au menton.
Hady, un artiste multiple
Pas moyen d’échapper à l’aérographe haut en couleurs de ce touche-à-tout. Rideaux, voiliers, jet-ski, instruments de musique, sapes, voitures, intérieurs…, un jet de tonalités et plusieurs coups de lustre suffisent pour égayer désormais vos surfaces les plus plates. Le talent de cet artiste né s’affiche également dans des grandes surfaces hautement fréquentées par les fêtards et les gourmets: Igloo, Crepaway, Atlantis, Dunkin Donuts…, pour ne citer que quelques-uns, et accompagne des campagnes publicitaires comme celle de William Lawson’s. Bientôt Hady s’attaquera aux meubles pour confectionner lui-même sa propre signature… avec une touche bien à lui. La célébrité est certainement flatteuse mais «de là à être salué et reconnu par Monsieur Tout-le-monde dans la rue comme Haïfa Wehbé, il y a encore du chemin». Un artiste, dit-on, a toujours le mot pour rire!
Michèle Messarra
Sir Churchill et Lénine, amateurs de tatouage
Le tatouage, un art qui a enthousiasmé les grands de ce monde: Lénine avait ancré sur son buste un squelette; Staline, un autre héraut du communisme, avait opté, lui, pour une étoile rouge; quant à Winston Churchill, il arborait bien e(a)ncrés sur sa peau les blasons de ses ancêtres...
De l’Alaska jusqu’en Mésopotamie en traversant l’Amérique Centrale, le tatouage a laissé des traces dans toutes les civilisations de la planète. Il y a quelques années, des fouilles archéologiques dans les Alpes mirent au jour un squelette, baptisé Ice Man, remontant à 4000 ans avant J.-C., dont la peau conservée grâce à la glace dévoilait quelque 26 tatouages. C’est dire que cet art est aussi ancien que la nuit des temps.
Alors qu’on tatouait la peau à l’aide d’une arête de poisson ou la pointe d’un morceau de bois, le progrès technologique a mis à la disposition de l’homme vers la fin du 19e siècle une machine électro-magnétique et des pigments de couleur approuvés médicalement.
Marque de reconnaissance ou symbole de pouvoir, l’interprétation de cet art corporel varie selon les temps et les races. Si, vers 1600, les prostituées du pays du Soleil Levant se faisaient encrer sur le bas du flanc une rose, les agents de la police SS, eux, étaient obligés sous les ordres d’Hitler de se faire tatouer le bras de cet insigne et de leurs groupes sanguins pour bénéficier en premier des soins durant la Seconde Guerre mondiale.
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