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Quand le rêve tourne au cauchemar

Ils étaient dix amis, unis par une même passion sportive. Ni suicidaires, ni téméraires, ils avaient décidé, ce jour-là, de rechercher la sérénité dans la montagne libanaise revêtue de son manteau blanc immaculé. Une façon pour eux de chasser le stress et de se ressourcer dans la nature. Tous rompus au maniement du ski-doo avec plus d’une centaine de sorties au compteur, ils ont frôlé la mort au détour d’une falaise meurtrière. Le 23 février 2008 restera à jamais gravé dans leur mémoire: la promenade tranquille a viré au cauchemar et la journée a été endeuillée par la perte tragique de l’un des leurs: Walid Baroudi.

Walid Baroudi, Nabil Karam, Raymond Araiji, Jihad el Murr, Karim Sarkis, Karim Hamadé, Anwar Kabbara, Bachir Khoueiry, Siham Tuéni et son fils Sharif Karagulla étaient partis ce jour-là pour une randonnée ordinaire vers Zaarour. Ils ignoraient qu’un sort tragique les attendait par cette belle journée ensoleillée.
Visiblement traumatisée et encore sous le choc, Siham Tuéni raconte: «Il y avait quelques couloirs praticables que nous connaissions et qui étaient fermés. Nous avons donc emprunté une autre route plus à droite. Nous avions l’habitude d’avoir des repères pour aller à Zaarour, mais comme ces sentiers étaient fermés, nous nous sommes retrouvés du côté de Sannine, réputé pour être une montagne assez abrupte. A ce moment-là, nous étions divisés en deux groupes. Le groupe qui avait pris la tête était parti explorer la route. Ils savaient que Zaarour se trouvait en bas du lieu où nous étions, et ils voulaient juste décider si nous devions aller à gauche ou à droite. En fait, il aurait fallu dévier de quelques mètres et nous aurions échappé aux rochers. Le groupe de tête comprenait Nabil Karam, Walid Baroudi, Bachir Khoueiry, Karim Sarkis et mon fils Sharif. Les cinq personnes restantes demeuraient un peu plus loin, en retrait, à attendre le signal pour les suivre. Nous les observions de loin, sans savoir de quoi ils parlaient.»
Siham marque une pause, émue, avant de faire défiler les images qui se précipitent: «Après quelques minutes passées à les attendre, Karim Hamadé m’a dit: “Nous allons nous approcher, pour voir où ils sont.” Nous n’avions aucune inquiétude puisque nous étions tous rompus à ce sport et que nous n’avions pas l’habitude de prendre des risques. Ce jour-là, spécialement, nous avions fait plusieurs détours pour éviter les zones dangereuses. En fait, nous avons cru qu’ils avaient trouvé la route. On nous a reproché de nous être approchés sans estimer le danger mais ce qui s’est passé, c’est que nous ne pouvions pas savoir ce qu’il y avait derrière cette montagne avant d’y arriver. Il n’y avait aucun amateur parmi nous; toutes les personnes sont expérimentées et pratiquent ce sport depuis au moins trois ans.»
Bachir Khoueiry, qui faisait partie du groupe de tête et qui a été blessé à la jambe, raconte sa version: «Lorsque nous avons décidé de pratiquer la descente, j’étais avec Walid et Nabil. Walid est tombé, il a dévalé la première falaise puis la seconde.» Encore sous le choc, Sharif Karagulla intervient: «J’ai suivi Bachir et Walid. J’étais en compagnie de Karim Sarkis, je croyais que c’était la bonne route pour aller à Zaarour.» Siham reprend: «Nous les attendions, et nous étions à mille lieues de penser que les cinq avaient été aspirés par la montagne. Le problème, c’est qu’une couche de verglas s’était formée sous la neige, et la pente était tellement raide que les machines ont été aspirées par leur poids. Elles ont alors dévalé la pente à une vitesse vertigineuse et les pilotes avaient beau donner des coups de frein, les engins n’obéissaient plus. Cet escarpement nous a tous surpris. L’effet de surprise a stupéfait les premiers arrivés, qui n’ont pas eu le temps de réagir. Malheureusement, il a été fatal à Walid, mais nous aurions tous pu rencontrer le même sort.»
«Lorsque nous ne les avons pas vus revenir, nous avons cru qu’ils étaient arrivés en bas sains et saufs, poursuit Siham Tuéni. Raymond Araiji les a suivis. Il a lui aussi fait un vol et il est tombé sur un rocher. Jihad m’a précédée. Lorsque j’ai vu que tous étaient descendus, je me suis approchée, surtout pour suivre Shérif que j’avais perdu de vue. Je me suis approchée très lentement mais je ne voyais rien d’inquiétant. Soudain, j’ai été happée et me suis sentie incapable de maîtriser mon ski-doo. Mon seul souvenir, c’est d’avoir aperçu Jihad el Murr agitant les bras sur un arbre pour me signifier de ne pas m’approcher. Je me suis éjectée de mon ski-doo et je voyais la machine de Karim Hamadé, qui lui aussi avait sauté, foncer sur moi. Anwar Kabbara est le dernier à avoir sauté de son ski-doo. La vision de trois machines roulant à tombeau ouvert était terrifiante. Nous avons eu à peine le temps de reprendre nos esprits, avant de chercher les autres. Nous avons alors entamé une marche à pied pour retrouver nos compagnons, j’étais très inquiète pour mon fils. Nous avons emprunté des sentiers parallèles et là, nous avons découvert le drame. Heureusement que les téléphones portables fonctionnaient, cela nous a permis d’appeler les secours.»
«Nous étions partis pour passer une journée idyllique, ajoute Siham Tuéni. Je pratique le ski-doo auquel j’ai été initié par Gebran, depuis trois ans. Après sa mort, ce sport est devenu pour moi un refuge, qui me permet de me soustraire au stress et de faire le vide. Je pratique l’équitation, le ski, et dans chaque sport, la notion de risque est présente. Mais nous n’avons jamais songé que nous ferions face à un drame pareil.»
«Walid était passionné par ce sport, le ski-doo était un must chez lui. C’était un bon vivant, tous ses amis l’adoraient. Walid était également un père exceptionnel, qui nous parlait toujours de ses enfants avec une tendresse infinie. Nous sommes tous extrêmement peinés et choqués par sa perte», conclut Siham .