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«The middle beast»
Joe Kodeih tape dans le mille

Après le théâtre Monnot, où «The middle beast» a fait salle comble en février-mars, c’est au tour du théâtre de l’hôtel Monroe de résonner des rires et des applaudissements d’un public conquis par la séduisante désinvolture avec laquelle Joe Kodeih - qui ne finira pas de nous étonner - traite des choses graves de notre vie au Moyen-Orient.

 

Ah! le plaisir de voir, enfin, Antoine Balabane et Ammar Chalak, deux acteurs talentueux, s’éclater sur scène, hors du formatage télévisuel, mus par le désir évident de se donner à fond dans ce qu’ils aiment le plus au monde: jouer. Et si ces deux sacrés saltimbanques sont réunis dans une pièce percutante - qui n’a pas fini de faire parler d’elle -, c’est par la vertu d’un dramaturge-metteur en scène qu’“on ne présente plus” - selon l’expression convenue, une solution rhétorique de facilité - mais qui nous force à le faire (le re-présenter) puisque, de pièce en pièce, il se renouvelle, se bonifie, nous étonne à chaque fois comme si c’était la première fois.
Joe Kodeih, c’est l’auteur, bohème, de la remise en question perpétuelle, de la recherche d’une certaine liberté individuelle, de la démythification par le biais de l’humour et de l’autodérision des grands thèmes graves (la mort, l’amour, le pouvoir, la religion, l’aliénation…). Joe Kodeih, c’est un metteur en scène et scénographe porteur d’une vision et d’un langage singuliers, dont les constantes sont: dépouillement de l’espace et son architecturation suggestive par le biais des personnages, de l’éclairage et d’un objet-décor épuré ou simplifié; des comédiens “acculés” à jouer dans un no man’s land situé entre leur autobiographie et l’autofiction de l’auteur; une prédilection pour la parabole; un avantage accordé au montage sur le développement linéaire; une absence de fioritures dans les dialogues ainsi que dans l’intrigue…
Ainsi, à chaque nouvelle création, on imagine Joe Kodeih, face à la scène blanche, se demandant: «Ça, c’est la scène… Comment la remplir, l’animer, la faire parler?» Avec un lit ou une baignoire autour desquels se cristallise et orbite la complexité des rapports amoureux: «Le lit» (2000), «La baignoire» (2006); un hall d’aéroport ou une alcôve intimiste, où le cœur meurtri recherche désespérément l’amour: «Matâr Charles De Gaulle» (1999), «La peau d’Elisa» (2002); un espace post-apocalyptique ou un huis clos à barreaux: «Aal yamine!» (2001), «Le baiser de la femme araignée» (1998)…
Dans «The middle beast» («Al charr el awsat»), l’auteur s’est retrouvé face à l’étendue géographique semi-désertique du Moyen-Orient (le nôtre), vaste page blanche devenue pour lui une morbide carte cadastre, une quasi-carte cadavre à l’instar de ce patriarche fondateur américanisé, pour le dépècement de laquelle et duquel s’affrontent deux ethnies dominantes, l’une, l’arabe, par sa démographie;  l’autre, la  juive, par sa technologie, ainsi qu’une troisième, minoritaire, ballottée en balle de ping-pong, la chrétienne.
Ça, c’est une lecture au deuxième degré. Au premier degré, il s’agit tout simplement d’une «comédie noire hilarante» comme l’a parfaitement perçu la critique américaine lors de la représentation de la première version de la pièce au théâtre de La Mama, à l’off-Broadway, en 2003, avec Mario Bassil et Elie Karam. Dans cette deuxième et dernière version, revisitée par l’auteur, le spectateur jubile au spectacle désopilant de trois paumés, trois caricatures des trois ethnies précitées, qui se retrouvent sur un terrain que l’un (le musulman) veut vendre à l’autre (le juif) alors que le troisième (le chrétien) joue l’intermédiaire motivé par les 10% de commission. Mais la transaction se complique du fait de l’animosité et de la méfiance réciproques, que viennent exacerber les railleries de l’un et de l’autre portant sur leurs coutumes respectives.
Soudain, comble de zizanie, un corps atterrit en catastrophe sur le terrain! Celui d’un homme barbu. L’horreur! Que faire de ce cadavre? Et d’abord, qui est-il? Et ensuite, comment l’enterrer? Selon le rituel de quelle religion? Est-il circoncis ou non? S’ensuivent une cascade de situations burlesques où les tabous langagiers s’effilochent comme du papier cul, montrant combien chacun tient en piètre estime les autres et combien les conflits ne sont pas près de se résorber.
Pourtant, une chose aura réussi à les faire se côtoyer paisiblement et à se laisser aller: fumer du hasch libanais! Mais pas pour longtemps: un(e) ange, énigmatique et sensuel(le), qui narguait le public depuis le début de la pièce avec son accent américain et son mystérieux correspondant anonyme nommé «Boss», à qui il(elle) présentait ses rapports, “débarque” parmi nos trois pitoyables belligérants et leur remet trois poignards pour mieux se partager la dépouille du mort, un certain Bob, apparemment américain, mais que le juif, le musulman et le chrétien veulent s’approprier en l’appelant «Abraham» ou «Ibrahim». Et le corps est écartelé en trois parties: celle “au-dessus de la ceinture”, celle “au-dessous de la ceinture” et celle des “parties nobles” de la ceinture. Et chacun y va de sa prière des morts avec sa partie du corps en héritage. Puis la transaction reprend. Et tombe le rideau…
Tout au long de la pièce, le public ne cesse de réagir, par des rires, des exclamations, des applaudissements. Après les 10 premières minutes, une spectatrice chuchote: «Elle est belle, cette pièce!» A la sortie, une autre proclame qu’elle vient de revoir «The middle beast» après l’avoir découverte au théâtre Monnot. Un autre encore affirme qu’il est prêt à revoir cette pièce. Le succès semble assuré et ce n’est pas le moindre mérite de Joe Kodeih de nous donner matière amère à réflexion en nous la faisant assimiler avec le miel du divertissement burlesque, sans complexe ni snobisme d’auteur haut perché.
Mais revenons à notre lecture au second degré: il est “clair” que ce personnage antique, ce père fondateur biblique commun aux trois religions, a “chuté”. Comme une deuxième chute après celle d’Adam. Mais, cette fois-ci, pour avoir goûté à un fruit défendu américanisé. Abraham devenu Bob, c’est toute la spécificité et la mémoire d’une histoire moyen-orientale qui se sont aliénées, asservies par des armes étrangères que les autochtones utilisent pour s’entretuer et s’autodétruire. Aussi, mieux vaut en rire puisqu’on en pleure depuis si longtemps.

Johnny Karlitch

«The middle beast» au théâtre du Monroe, chaque jeudi, vendredi et samedi, à 20h30. Pour vos réservations: 01/371122 - 03/166211

 

Alain Plisson
Tango, don Pépé!

Alain Plisson, parce qu’il a des paillettes dans les yeux et de la joie dans le cœur, se met en quatre, en douze, à chaque spectacle qu’il conçoit et exécute avec toute la fougue juvénile qui est son propre, avec pour seul et unique but: divertir.
Attention, ce terme, «divertir», galvaudé, exploité à toutes les sauces, prend avec Alain Plisson, d’évidence, une connotation culturelle, artistique. Mais cela n’est plus à prouver depuis très longtemps, depuis le temps que cet homme de spectacle accompli a acquis ses titres de noblesse grâce au plébiscite d’un public de connaisseurs.
Mais cela, encore une fois, renvoie à une perception somme toute superficielle, de surface, que nous avons d’Alain Plisson dans la dimension artistique de sa personnalité. Car l’essentiel, nous le savons, reste invisible aux yeux. Mais perceptible au cœur. Car le secret de cet homme charmeur et disert, cultivé et humaniste, passionné et passionnant, c’est de semer la joie, comme une bonne nouvelle. Ainsi, à chaque nouvelle représentation, c’est un don de soi  renouvelé. Et le public le sent bien: ça crève les sens, ça jaillit de partout, du décor, des costumes, de la musique, de l’éclairage, de la mise en scène… Ça porte ses comédiens, les transporte, transfigurés qu’ils deviennent par sa passion communicative. «Sur la Riviera», son dernier hymne à la joie, au théâtre Tournesol, en février-mars, c’était «y a d’la joie, partout, y a d’la joie»!
Mais, dans la salle, les battements de cœurs qui s’emballent, les yeux grands ouverts admiratifs, c’est Alain Plisson, tout seul, qui en est la cause: don Pépé vient d’émerger des coulisses, en costume de tangoman tangue-cœurs, un halo d’énergie contenue, maîtrisée, présente dans chaque contraction des muscles, chaque mouvement d’un corps racontant l’histoire immémoriale de l’être qui vibre au diapason de l’univers, du temps, de la vie, transcendant la condition humaine pour annuler la condition et faire de l’art la condition.
Tango, don Alain!

J.K.

«Anis et Maurice»
Un vaudeville à la sauce libanaise

Bruno Geara met en scène «Anis wa Maurice» au théâtre Athénée. La pièce - écrite par Raffy Shart et adaptée au cinéma par Jean-Marie Poiré - est ajustée à la scène libanaise avec, comme prévu, des quiproquos à la chaîne. Pierre Chamoun y fait son spectacle.

Anis est un mari volage et menteur. Béatrice ne le croit plus. Sa maîtresse, Lamisse, à qui il avait promis monts et merveilles, décide de révéler la vérité à l’épouse trompée. Anis se ronge les sangs en l’attendant quand débarque, à l’improviste, le représentant d’une association caritative. C’est Maurice, alias Pierre Chamoun. Ce dernier est forcé de se déguiser en épouse opulente pour accueillir la belle! On imagine la suite... Dès lors, les quiproquos s’enchaînent, et les visiteurs se suivent et se confondent…
La pièce enrôle des archétypes du comique et du théâtre libanais, dont Georges Diab (ex-Oustaz Mandour à la télé) et Walid al Alaily. Les scènes sont clownesques, les déguisements hilarants. Du théâtre burlesque et léger, trop parfois. Aurait pu être évité, par exemple, le concert répétitif d’injures qui rabaisse un peu le texte. Mais on s’amuse franchement des prouesses de Pierre Chamoun, divin dans son accoutrement féminin.
Théâtre Athénée, en cours

Isabelle Ghanem