Gebran Tuéni
Champion de la liberté de la presse dans le monde
par Timothy Balding
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La soirée avait été longue. Le Général de l’Armée populaire de Libération n’avait cessé de nous rabâcher de sa voix monotone, entre chacun des quelque quinze plats qui avaient ponctué le banquet. Gebran l’avait regardé fixement pendant la plupart du repas, son visage trahissant un mélange de curiosité compatissante et de mépris. Le Général était un personnage étrange, c’est le moins qu’on puisse dire: outre ses fonctions militaires, il était l’éditeur du quotidien de l’Armée populaire de Libération, le président de l’Association chinoise des journaux et un soi-disant philosophe politique, auteur d’un livre à succès récemment publié, dans lequel il était expliqué que l’avenir de la Chine reposait sur le “socialisme bourgeois”, un concept que le Général avait vainement essayé de nous expliquer d’un ton décousu tout au long de la soirée. A la fin du repas, alors que nous quittions en silence la salle où s’était tenu le banquet, lassés presque jusqu’à en mourir par notre penseur-soldat et ses théories, Gebran nous dit en aparté mais d’une voix un peu forte: «Je peux résumer sa philosophie en un seul mot: “Foutaises!”» Même s’il ne s’agissait pas là d’une critique châtiée, elle résumait parfaitement bien la situation, ce qui nous poussa à éclater de rire, au plus grand étonnement de nos collègues chinois qui se demandaient si nous n’avions pas perdu la tête, alors que nous quittions la salle des banquets et pénétrions dans la nuit froide de Pékin.
Gebran, moi-même ainsi que deux autres éditeurs de l’Ouest étions en Chine (c’était au milieu des années quatre-vingt-dix), afin de mettre le gouvernement chinois sur la sellette pour le traitement effroyable réservé aux dissidents politiques, et tout particulièrement aux journalistes, dont plusieurs dizaines purgeaient de longues peines pour avoir revendiqué de véritables réformes politiques - et non pas ce “socialisme bourgeois” de pacotille ou toute autre fausse étiquette que le régime avait décidé d’apposer pour masquer sa répression de la liberté de pensée et d’information. Gebran était allergique aux formules toutes faites, à l’hypocrisie, à l’obscurantisme, et il ne se laissait pas duper facilement - comme ce soir-là, dans la capitale chinoise.
Nous avons beaucoup voyagé ensemble au fil des années - pendant presque vingt ans - dans le cadre de missions pour la cause de la liberté de la presse. Le Liban, en tant que “problème”, ne suffisait pas à étancher la soif de Gebran. Il était toujours le premier à sauter dans un avion, au pied levé, pour dire ses quatre vérités à tout dictateur ou dirigeant autoritaire qui croyait avoir trouvé une formule originale pour justifier la censure ou les autres restrictions imposées à la presse par son gouvernement. Nombreuses étaient les raisons pour lesquelles j’aimais avoir Gebran à mes côtés lors de ces déplacements et de ces discussions: c’était un camarade intelligent, attentif et bon, d’une amabilité débordante, toujours gai et de bonne humeur. Mais, mais surtout, étant natif du Moyen-Orient et de ses complexités et conflits séculaires, Gebran n’était pas de nature à laisser quiconque lui dire qu’il ne pouvait pas comprendre ou bien qu’il représentait des valeurs “occidentales” face à la question des libertés individuelles non transposables à l’Asie, à l’Afrique, au monde arabe, ou à toute autre région, un futile prétexte si souvent allégué par les dirigeants hostiles à tout débat politique et au pluralisme.
Cela risque de surprendre ses amis et ses collègues libanais, mais je dois avouer que nulle autre personne dans l’histoire récente de l’Association mondiale des Journaux n’a autant contribué à la lutte pour la liberté de la presse dans le monde que Gebran Tuéni. De nombreuses années durant, il a participé avec une détermination et une imagination inébranlables aux travaux du Comité de la Liberté de la Presse de notre association. Il a été l’instigateur, l’hôte et l’organisateur de nos premières conférences panarabes sur les journaux. Pendant plus de dix ans, les membres du Conseil d’administration de l’AMJ, les présidents qui se sont succédé à la tête de cette organisation, et moi-même, avons tous bénéficié de ses précieux conseils sur le dossier de la presse dans les pays arabes.
Gebran était un ami qui va me manquer terriblement. C’était quelqu’un que je pouvais appeler à tout moment pour lui demander conseil ou son soutien, avec l’intime conviction qu’il se précipiterait sans hésiter pour m’aider dans la mesure de ses moyens. A plusieurs reprises, au cours des dernières semaines, lorsque j’ai été confronté à des problèmes liés à la presse dans le monde arabe ou à la liberté de la presse en général, j’ai eu le réflexe automatique de me ruer vers le téléphone ou mon ordinateur, pour appeler Gebran ou lui envoyer un e-mail afin qu’il me porte conseil. Mais il ne m’a pas encore communiqué ses nouvelles coordonnées… La bureaucratie n’a jamais vraiment été ton fort, n’est-ce pas Gebran? Je crois entrevoir son délicieux sourire et je crois entendre son fou rire alors que j’écris ces quelques lignes.

* Directeur général de l’Association mondiale des journaux