Wadih Tuéni
«Gebran remplissait ma vie»

Wadih Tuéni dirige le département d’IT au sein du journal An-Nahar, un département cher au cœur de Gebran Tuéni, qui était passionné de technologie et féru de perfection. En perdant Gebran, Wadih perd à la fois un père, un frère, un cousin, un patron et un ami. Il évoque avec émotion celui qui «remplissait sa vie» et dont la disparition laisse un vide impossible à combler.

Wadih a 13 ans quand son père meurt. Gebran a alors le double de son âge. L’attention et la générosité dont il entoure le jeune adolescent constituent les premiers souvenirs de sa relation avec lui. «Enfant, il me faisait jouer, se rappelle Wadih. En outre, il avait une vaste collection d’armes que j’appréciais et qu’il me laissait toucher. Ce que je considérais comme un immense privilège.»
En grandissant, Wadih Tuéni, qui baignait dans une ambiance journalistique et politique, commence à s’intéresser à la vision de Gebran. Il épouse ses idées et participe au supplément Nahar al Chabab (Le Nahar des Jeunes), qui devient vite le porte-parole de la jeunesse en mal d’action. Il en est le représentant à l’AUB, où il a fait ses études de Computer Sciences, participant activement à sa rédaction, écrivant des papiers parfois sous son vrai nom, d’autres fois sous un pseudonyme. Parallèlement, il est au premier rang des festivals de la jeunesse que Gebran organise pour attiser la fougue de ceux qui, comme lui, veulent que ça change. A l’instar d’autres jeunes, Wadih admire celui qui, seul, au milieu d’un silence complaisant, d’une sclérose généralisée, ose dire non.

A la croisée des destins
En 1995, le jour où Wadih Tuéni reçoit son diplôme, Ghassan Tuéni, qui connaît les compétences de son petit-neveu, fait partie du jury. Il lui propose de fonder le département d’IT (information technology) au Nahar et de le diriger. C’est le début d’une grande aventure, semée d’embûches, d’émotions et de défis. «Travailler aux côtés de Gebran Tuéni n’est pas une mince affaire, raconte Wadih. C’est à la fois difficile, édifiant et passionnant. Gebran était exigeant. Il voulait tout et tout de suite. Nous devions très vite installer le système le plus sophistiqué et le plus performant qui soit. Il me mettait dans des situations de challenge permanent. Il suivait tout de près, voulait tout comprendre, s’emballait, comme un enfant. Je n’oublierai jamais comment ses yeux brillaient quand, en 1995, il assiste à la première apparition du Nahar sur Internet.»
Gebran Tuéni, c’est bien connu, ne croit pas aux horaires. Exigeant avec les autres comme avec lui-même, tenant particulièrement à la performance de “l’IT department”, qu’il considérait comme son cheval de bataille, il ne laisse aucun répit à Wadih, et le harcèle en permanence. Le jeune homme expérimente au quotidien le tempérament pressé de Gab (Gebran), qu’il baptise “Cuzboss”. Le cousin patron n’est assurément pas facile à vivre. Désespérément, durant les années de travail en commun, Wadih tente de prendre ses congés annuels. Peine perdue. Le patron le poursuit jusqu’à ses lieux de vacances, le munissant d’une connexion téléphonique par satellite et prenant soin de recharger lui-même son portable: «Il m’appelait parfois plusieurs fois par jour, pour prendre un renseignement ou s’assurer du bon fonctionnement du département. Ce n’était pas toujours indispensable; parfois, c’était le prétexte pour garder le contact et avoir de mes nouvelles.»

Exigeant et farceur
A la fois importuné par l’accaparement du patron et ému par son âme d’enfant, Wadih, en bon Tuéni, n’est pas homme à mâcher ses mots: «Je n’hésitais pas à lui répondre qu’il me dérangeait. Telle cette fois où je me trouvais en bonne compagnie, au bord d’une plage, à l’heure du coucher de soleil. Gab avait parfaitement compris l’importance de ce moment pour moi, mais il a insisté de plus belle, me mettant en conférence avec un troisième interlocuteur. J’étais enragé mais j’avais compris qu’il me jouait un tour.» Le lendemain, Gebran Tuéni, avec un clin d’œil, demande à son cousin s’il a passé un bon moment romantique auprès de sa belle.
Les bonnes blagues de Gebran à l’adresse de ceux qu’il affectionnait ne se comptent pas. Wadih, entre le rire et les larmes, raconte un repas mémorable à Faraya. Ce jour-là, Gebran, cordon bleu à ses heures, l’avait invité à manger un plat de pasta. Méticuleux comme à son habitude, Gebran a parfaitement dressé la table. A la première bouchée de pâtes sauce rouge, Wadih comprend. Son palais brûle. Gebran apprécie le piment, mais là il y est allé un peu fort. Tout en dévorant son plat, il banalise, quand son jeune cousin lui en fait la remarque: «C’est juste quelques gouttes de tabasco. Ajoute un peu d’huile, ça ira.» Ça n’a pas été. Il avouera plus tard que, n’ayant pas trouvé dans son placard de sauce tomate, il lui avait substitué une purée de piment.

Un coeur débordant de tendresse
Entre les deux hommes, le lien se renforce. En Gebran, Wadih retrouve la tendresse et l’attention du père parti trop tôt: «Moi, je représentais un peu pour lui le frère qu’il avait prématurément perdu, et qu’il avait somme toute très peu fréquenté.» Ils partagent, en outre, la même passion pour la technologie. Gebran est fasciné par la télécommunication. Il a désormais deux objets fétiches: son téléphone et son ordinateur portable, à partir duquel et grâce à une installation sophistiquée mise au point par Wadih, il peut où qu’il soit suivre de près les journées du Nahar, sans se déplacer: «Constamment en communication avec le personnel, grâce aux multiples caméras installées dans les différents locaux, Gebran était partout comme dans son propre bureau du Nahar. Il pouvait se trouver à Beit-Mery ou à Paris et communiquer avec l’équipe en temps réel. Nous l’avons supplié d’éviter de se déplacer durant cette période délicate, mais il ne pouvait pas tenir en place. Il devait être avec nous, physiquement.»
Impossible d’oublier Gebran. Il est partout. «Son empreinte est gravée dans chaque pierre du Nahar, dans chaque détail du nouvel édifice où il n’a rien laissé au hasard, poursuit Wadih. Une façon qu’il avait peut-être de se rappeler à nos mémoires en permanence. D’ailleurs, nous sentions sa présence rassurante et bienveillante à travers les caméras, même quand il se trouvait loin de nous. Aujourd’hui, il est là plus que jamais. Pas besoin de caméra, et j’ai l’impression qu’il nous regarde nous débattre avec le quotidien, avec un sourire malicieux et tendre. Lors du déménagement de Hamra vers le centre-ville, il voulait que tout se fasse vite et bien. Perfectionniste, il a suivi chaque détail de la construction du bâtiment, s’assurant en personne de la bonne marche des travaux. Je me souviens encore de cette année 2004 où nous devions déménager. En réunion, chacun prévoyait le déménagement pour la semaine qui suivait ou progressivement au cours du mois. Gebran s’est levé. Il a dit: “Samedi, le journal paraîtra à partir du nouveau local.” Nous étions mercredi ou jeudi.» Le patron avait en outre refusé la suspension du journal, même pour un jour, sous prétexte de déménagement.
Il était d’un dynamisme incomparable. Il haïssait par-dessus tout la complaisance et l’immobilisme. Il souhaitait faire bouger les choses, aussi bien au sein du Nahar, où il accueillait avec enthousiasme toutes les propositions parfois un peu hardies de Wadih, qu’au niveau national où il n’avait de cesse de dénoncer le laxisme et l’indifférence: «Notre pays ressemble à un lac en stagnation. Un lac sale où rien ne bouge. Gebran voulait remuer ce lac, lui créer un canal, le nettoyer en profondeur.»
Peu à peu, Wadih devient indispensable pour Gebran, qui le veut constamment à ses côtés. En son absence, il s’en prend à Yousra, son assistante, réclamant son cousin à grands cris. Mais quand Wadih débarque, Gab lui réserve un accueil chaleureux. Il lui a manqué. C’est évident, même s’il ne l’avoue pas, le patron apprécie le caractère bourru de son cousin et sa franchise. Et cela dépasse le cadre professionnel: «Appliquant sur lui-même le principe de la démocratie si cher à son cœur, il détestait les flatteries et ceux qui mentaient pour gagner son estime. Que de fois, nous nous sommes affrontés! Et je ne suis pas plus conciliant que lui. Souvent, après une grosse colère, il ne savait plus comment renouer avec moi. Il n’était pas du genre à s’excuser. Alors, plus tard, quand il se calmait, il m’appelait pour me demander, comme si de rien n’était, si j’avais entendu parler du dernier modèle de tel ou tel appareil ou si je voulais déjeuner avec lui.»
Les exemples de cette affection particulière ne manquent pas. Tous ceux qui ont fréquenté Gebran Tuéni de près l’ont éprouvée. Wadih se souvient d’une randonnée sur ski-doo à Faraya, où Gebran se baladait tranquillement, tandis que son jeune cousin lançait son engin à bloc, jusqu’au sommet de la colline: «A mon retour, il m’a littéralement engueulé, pour les risques que je prenais.» 
Plus que tout, il voulait protéger ceux qu’il aimait, les mettre à l’abri du danger qui le guettait. Peu expansif, il était pourtant deviné par ceux qui le connaissaient bien: «Les derniers mois, il semblait tourmenté. Il avait plus peur pour ceux qui l’accompagnaient que pour lui-même. Je me souviens d’un jour, fin novembre 2005, où se tenait l’exposition Termium Technology. Je devais attendre Gebran pour l’y accompagner. Il s’est confondu en prétextes, me demandant de le précéder, me promettant de me suivre quand il aurait fini. En réalité, il ne voulait pas m’exposer au danger qui le menaçait. Ce jour-là, j’ai insisté pour l’accompagner. Du Nahar jusqu’au Biel, nous avons changé deux voitures.»
Quelquefois, le jeune député prenait toutes les mesures de sécurité nécessaires, ou alors, il se lançait à corps perdu, dans le danger, las de cette course contre la mort, livrant son destin à Dieu: «Il aurait pu attendre au moins, avant de revenir au Liban, le deuxième rapport du juge Mehlis, qui était prévu pour le 15 décembre.»

Le dernier voyage
Ce tempérament envahissant et surprotecteur de Gebran constitue aujourd’hui pour Wadih une sorte de consolation. Il n’était pas au Liban le jour de l’attentat, mais comme à son habitude, il est en contact permanent avec le patron: «J’étais parti en mer vers Jeddah, le 2 décembre, avec Alecco Chiha, un ami. Il me manquait un certain nombre de miles à couvrir pour obtenir ma licence de capitaine de bateau. Gebran avait demandé à cet ami: “Quand tu me rends Wadih?” Avant mon départ, il s’est assuré que j’avais bien rechargé mon portable satellite, pour pouvoir me joindre partout. Une heure à peine après avoir quitté le port, il m’appelle. “Déjà?” je réponds. Sur un ton faussement innocent, un peu embarrassé, il réplique: “Non, rien. J’essayais seulement la connexion pour voir si le système fonctionne bien.”» Gebran appelle tous les jours Wadih. Il veut qu’il lui décrive la mer, le ciel, qu’il lui raconte en détail l’aventure: «Quelques jours avant la tragédie, il m’a dit: “Fais attention à toi.”»
Le 12 décembre, à Jeddah, Wadih reçoit un message de ses amis, qui tentent d’abord de le préparer à la nouvelle. Ils veulent le ménager, ils parlent d’explosion, sans plus de détails. Mais le cœur a ses raisons et Wadih a compris que Cuzboss n’est plus, que comme lui, il avait pris le large. Au téléphone, Yousra, que Wadih s’empresse d’appeler, est en larmes, tous les employés aussi.
Il doit rentrer sur-le-champ, refaire ses papiers. A Jeddah, ce n’est pas simple de tout chambarder. Le voilà qui arrive lundi en soirée. Il est accueilli par un Ghassan Tuéni, étrangement serein et solide: «Un sage que la vie a rendu pacifique.» Wadih, lui, a du mal à pardonner. «Comment répondre, nous dit-il, à ceux qui tuent avec tant de barbarie, par une minute de silence ou un crayon brandi? J’ai du respect et de l’admiration pour mon grand-oncle, mais je suis incapable de partager sa tolérance.» ll faudra du temps, beaucoup de temps, pour que cesse le chagrin et tombe la colère. Mais pas question de lâcher prise: «Pour Gebran, contre ses assassins. Notre démission les rendrait trop heureux, et le tuerait deux fois. En endossant la fougue de Gebran, nous défions les meurtriers et tous ceux qui pensent que le tuer bâillonnera le Nahar. Plus que jamais, la voix de notre quotidien portera la parole de celui qui voulait par-dessus tout secouer la jeunesse arabe.»
Gebran Tuéni le disait lui-même: «Plus que les mots, ce sont nos actes qui font notre valeur.» Tous ceux qui l’ont connu et aimé ont un seul mot d’ordre, celui qui était cher à son cœur: dynamisme.

Isabelle Ghanem