Walid Abboud
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La première rencontre
Walid Abboud, ce visage connu à travers «Nharkon saïd», sur la LBC, perdait la voix à force de sanglots retenus, en ce lendemain du 12 décembre dernier. Affligé? «Non, si Gebran était là, il n’aurait pas admis la faiblesse! Le défi en lui est plus fort que n’importe quelle défaite», affirme Abboud. Lorsqu’il est coincé par une question directe, l’animateur de l’émission politique se lance dans des généralités et se met à commenter la politique. Déformation professionnelle? Nullement, aujourd’hui. C’est surtout un calme remarquable et une réserve naturelle qui le poussent à éviter de parler à haute voix de l’émotion qui le tenaille.
La première fois qu’il a rencontré Gebran Tuéni dans le local de Nahar al Chabab (le Nahar des Jeunes), à Achrafieh, Walid Abboud a été frappé par son dynamisme: «Je n’oublierai jamais la première rencontre avec lui, car elle n’a duré que trois minutes. Mais ces trois minutes avaient suffi pour changer le cours de ma vie: - “Oui, je vous en prie, entrez.” - “Walid Abboud”, me suis-je présenté. - “Gebran Tuéni, répond-il. On m’a dit que vous avez accepté de travailler avec nous.” - “C’est un honneur pour moi!” Et le rédacteur en chef de répliquer sans aucune hésitation: “Vous pouvez commencer tout de suite!”»
Le courant était passé. Au diable la littérature arabe, et la tour d’ivoire de l’écrivain! Petit-fils de Maroun Abboud, Walid, qui avait déjà pas mal d’expérience dans le journalisme, se sent définitivement lié au projet de Tuéni.
Nahar al Chabab
L’idée d’un Liban libre, indépendant, démocrate et pluraliste, l’idée d’un Liban arabe que Gebran Tuéni, le grand-père, a défendu jusqu’à la fin de sa vie, et dont Ghassan Tuéni a porté le flambeau, ce Liban qui constitue le fondement même de toute la littérature de l’immense Maroun Abboud, a brillé de tous ses feux au début des années 90, avec la troisième génération des Tuéni et des Abboud, dans Nahar al Chabab, le supplément du quotidien An-Nahar.
Après 15 ans de guerre, “l’autre” était devenu l’inconnu, l’étranger, ou même l’ennemi qu’il fallait abattre. Gebran Tuéni avait pris conscience que le pays était à un stade critique et qu’il fallait contribuer à un changement sur le terrain. Il se lance alors, en 1993, dans la création de Nahar al Chabab. Avec les années, ce supplément, pionnier au Liban et dans les pays arabes, a pris de l’ampleur et ses 500 jeunes délégués de toutes les confessions ont couvert un Liban en quête d’un espace d’expression libre sous la tutelle syrienne. «A l’époque, après 15 ans de guerre, personne ne pensait à critiquer la politique syrienne, raconte Walid Abboud. Les jeunes étaient cantonnés dans leurs régions respectives. Mais Gebran voulait relever le défi et ne manquait pas d’attaquer dans ses articles le régime syrien. Estéz (titre équivalent à “maître”) Gebran donnait la priorité à la prise de position de chacun, qu’il soit pour ou contre ses propres convictions politiques, l’essentiel étant de sauvegarder le courage, l’élan, qui est à la base de toute prise de position. Il ne se permettait donc jamais de laisser ses convictions politiques compromettre son esprit démocratique. Les contraintes contre le rédacteur en chef de ce supplément indomptable fusaient, les autorités libano-syriennes lui conseillaient de baisser le ton. Mais les jeunes journalistes disséminés dans tout le pays suivaient l’exemple de leur rédacteur en chef, soutenant avec des articles enflammés leurs positions politiques. Certains ont subi des poursuites judiciaires, mais les jeunes savaient que l’expérience de Nahar al Chabab fondait leur avenir, et leur enthousiasme ne faisait que grandir car ce qu’ils vivaient était à la hauteur de leurs ambitions.»
Un député, un jour
En 1994, la “porte sublime”, syrienne bien sûr, tient le pays à la gorge. Il est impossible d’agir ou de parler patriotisme ou changement. La vie est sauve tant que le verbe est avalé, ou mieux encore, pas même pensé. Mais Gebran Tuéni, qui bouillonne de défi et de patriotisme, propose de laisser ses jeunes, après une année d’expérience sur le terrain, accéder au Parlement, le temps d’un jour, et il se lance dans des contacts tous azimuts, qui ne faisaient qu’avorter, le président de la Chambre, Nabih Berry, s’y opposant. Et Walid Abboud de raconter: «Je quitte le bureau en étant sûr que tout avait foiré, malgré toute la logistique qu’on avait mise en train. Je savais qu’il était presque impossible de laisser Gebran Tuéni marquer une percée dans la vie politique. Vers une heure du matin, le téléphone sonne chez moi - à l’époque, il n’y avait pas de portable. Un coup de fil en pleine nuit, cela voulait dire une urgence néfaste. Gebran était à l’appareil; il m’annonçait la réussite de notre projet; il s’était démené dans tous les sens pour le faire aboutir, et il s’étonnait de voir les autres dormir alors que lui s’oubliait dans la lutte et n’avait plus aucune notion du temps. La percée a eu lieu à la veille du jour de l’indépendance, en 1994, et le lendemain, 128 jeunes “députés” faisaient la une des journaux dans le Parlement, face au président de la Chambre.»
Il était une fois à l’église
Gebran Tuéni est connu pour être très pieux, et son ami, Walid, en digne descendant du prince de l’ironie mordante, Maroun Abboud, ne manquait pas de lui lancer des pointes sur ce sujet. Gebran, démocrate jusqu’au bout des ongles, feignait ne pas entendre et ne répondait pas, mais quand la dose devenait insupportable, il se permettait de se montrer froissé en changeant de sujet: «C’était un vrai croyant. Je ne vous cache pas que je le suis un peu aussi à mes heures, mais lui, sur ce plan, était extraordinaire. Une fois, c’était en 95, sur la place de mon village à Aïn Kfaa; on avait organisé à côté de l’église une conférence-débat, où l’évêque Béchara el Rahi, le député Zaher el Khatib et Gebran devaient intervenir. Les gens avaient tardé à venir, mais peu après 18h, 1000 personnes se trouvaient déjà sur la place. Mais Gebran avait disparu… On le cherche partout, on l’appelle même au micro, et il restait introuvable. Je rentre alors à l’église, et je le trouve à genoux, en prière, entièrement coupé du monde, malgré tout le tapage à l’extérieur. Je m’approche de lui et je l’appelle; il sursaute alors comme quelqu’un qui vient de très loin. Il était tout simplement entré en transe par la prière.»
L’homme de coeur
Ni les années, ni les positions sociales n’ont pu altérer la transparence de l’homme. Ceux qui connaissent Gebran de près racontent que c’est un homme authentique. Le privé chez lui rejoignait le public, celui qu’on voyait à la télé, ou qu’on rencontrait dans la rue ou en privé, était celui qu’on lisait dans le journal. Pour lui, les différences entre classes sociales s’estompaient dans la chaleur humaine: «Un jour, je retournais avec Gebran du Parlement. C’était en 2004, et je ne sais comment, la distance du Parlement au nouveau local d’An-Nahar était semée de mendiants, qui le reconnaissaient et lui tendaient la main. Il s’est alors mis à distribuer de l’argent, vingt mille par-ci, trente mille par-là, ou même cinquante mille. Peu de temps après, on se retrouve devant une confiserie. Il me demande d’entrer avec lui pour acheter des bonbons. C’était son péché mignon et il voulait toujours en avoir dans son bureau. Une fois devant la caisse, il tombe des nues lorsqu’il découvre qu’il n’a plus un sou en poche. J’ai donc payé, et il a tenu à me rembourser par la suite.»
Gebran Tuéni détestait être loin de son journal et de ses journalistes. Son dernier séjour à Paris a été le plus long, presque un mois. D’habitude, il ne peut supporter une période aussi longue, ce qui l’a incité à installer un visiophone dans l’un des bureaux: «Une fois, il m’a dit: “Walid, installe-toi dans l’autre pièce quand tu me parles.” Je lui en demande la raison. Il me répond: “Parce que, là-bas, je peux te voir!”»
Et Walid Abboud de conclure: «Son dernier projet, le Gouvernement parallèle des jeunes, celui qu’il avait emporté avec lui à Paris pour le finaliser, sera le premier à être réalisé pour que le Liban continue à croire au Printemps. Estéz Gebran m’a réconcilié avec la mort, comme il m’avait réconcilié avec la vie.»
Après avoir brisé dans sa vie le mur du silence, Gebran Tuéni vient de briser le mur de la mort, en transformant chacun de ses admirateurs et de ses amis en un nouveau chantre de la liberté d’expression.
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