Yousra Lamaa
«Sa mort a fait de nous des Gebranyouns»

En tant qu’assistante personnelle, Yousra Lamaa a accompagné Gebran quotidiennement, tout au long des deux années les plus importantes de sa vie. De l’intérieur, elle l’a vu transformer le Nahar, devenir député, tomber amoureux, perdre des amis, marquer l’Histoire du pays… Autant de moments forts qu’elle a bien voulu nous faire partager.

 

Comment avez-vous rencontré Gebran?
En fait, nos familles se connaissaient depuis longtemps. La première fois que nous nous sommes vus, c’était à l’occasion d’un dîner que son père avait organisé pour les fiançailles de ma sœur. Nous avons fait connaissance et j’ai très vite eu l’impression qu’il était “compatible” avec ma famille, dans le sens où il avait un côté très grand frère qui me plaisait. Bien plus tard, il y a 4 ou 5 ans, une amie commune m’a envoyée chez lui. En effet, il s’occupait à l’époque d’un comité travaillant à la réhabilitation des villages dans le Sud, tout juste libéré. Etant donné que j’étais moi-même passionnée du Liban, que j’avais déjà fait beaucoup de travail de terrain et que je connaissais bien la région, cette amie avait pensé que je pourrais me rendre utile. J’ai donc commencé à travailler avec lui en sillonnant le pays en tous sens.

Comment les choses ont-elles évolué vers une collaboration plus intense?
Petit à petit, j’ai passé plus de temps avec lui directement au bureau. Puis, il y a 2 ans, je suis devenue son assistante. Il s’apprêtait à déménager dans le nouveau bâtiment du centre-ville, et était en pleine restructuration du Nahar. Le travail à faire était énorme.

Décrivez-nous votre relation professionnelle.
Avant tout, j’estime avoir eu une chance inouïe de travailler avec quelqu’un comme lui, à tel point qu’il me serait très difficile de retravailler avec quelqu’un d’autre, en dehors d’An-Nahar. Je lui suis reconnaissante de m’avoir intégrée dans la grande famille du journal, où j’ai passé les cinq plus belles années de ma vie professionnelle. Lui m’appelait Yous, entre autres surnoms, mais en dépit du rapport très amical qui nous unissait, je l’ai toujours appelé “estéz” (titre équivalent à “maître”), car j’ai pour principe de ne jamais mélanger l’amitié et le travail. Par exemple, le dernier dîner auquel il a assisté au Liban se tenait chez mon père; je n’y suis pas allée, car je ne voulais pas qu’il y ait d’ambiguïté. Sinon, il n’y avait jamais de routine, chaque jour apportait son lot de nouveautés. Il me fallait être polyvalente, arriver à sauter du coq à l’âne, et être prête à faire les choses les plus inattendues.

Par exemple?
Il y a tellement d’exemples que je ne sais pas lequel choisir! Lorsqu’il a reçu sa voiture blindée, il a absolument tenu à me la faire conduire et à m’expliquer les moindres détails techniques. Jamais auparavant je n’aurais cru devenir aussi calée en blindage! Ou encore: j’étais en vacances à Charm el Cheikh, et il s’est trouvé que Siham y était au même moment et que la date de son anniversaire approchait. Gebran m’a littéralement harcelée de coups de téléphone pour que je trouve un bouquet de roses rouges à déposer dans la chambre d’hôtel de Siham avec un mot de sa part. J’ai fouillé tout Charm el Cheikh sans trouver de roses rouges, mais lui n’en démordait pas. La copine qui m’accompagnait était furieuse de me voir aussi désemparée alors que j’étais en vacances. En désespoir de cause, j’ai fini par trouver un petit chameau tressé, au cou duquel j’ai pendu un cœur en pierre semi-précieuse, et j’ai pu le convaincre que ce cadeau serait aussi très mignon. Mais ça n’a pas été facile!

Racontez-nous le déménagement au centre-ville.
Ça a été un déménagement express, tout à fait à l’image de Gebran. Le bâtiment était encore en chantier en mai-juin 2004, lorsque nous nous sommes installés tous les deux. Tout devait être fini en août, et cela me paraissait infaisable. Mais Gebran en était convaincu, et comme d’habitude, il avait raison: le 23 août, tout était en place. Pourtant, la somme de matériel à déplacer a été énorme. Nous avons rangé une centaine de cartons de livres en 24 heures. Gebran était très fétichiste, il gardait tout, comme un Obélix qu’il avait fabriqué en classe de 7e ou une lettre datant de 1973! Il avait aussi une impressionnante collection d’icônes et de statuettes religieuses. J’ai pu le convaincre de ne pas les exhiber partout dans son bureau, car après tout, il s’agissait d’un bureau, et de les ranger sur une seule étagère. Il a fini par accepter, mais comme il en rapportait toujours de nouvelles, il a commencé à les placer sur le muret derrière son fauteuil. Maintenant, il y en a tout le long du chambranle de la baie vitrée. En tout cas, avoir été présente pendant ces moments particuliers, avoir discuté avec lui de chaque cadre, de chaque clou, m’être disputée avec lui parfois, a renforcé mon sentiment de faire partie du nouveau Nahar, dont il parlait comme un père parle de son enfant. C’est quelque chose dont je suis extrêmement fière.

Votre bureau se situait juste entre celui de Gebran et celui de son père. Ça se passait comment entre eux, au quotidien?
Ghassan s’inquiétait toujours des excès de son fils. Il voulait garder un œil sur ses articles, de peur qu’il ne se mette en danger en allant trop loin. Mais Gebran ne voulait pas passer par la “censure” de son père. Lorsque Ghassan me demandait si les articles étaient écrits, pour les relire, je lui répondais par la négative, en les cachant sous mes dossiers! Leur style était très différent, mais Gebran avait beaucoup de son père, dans sa façon d'être, très gentleman, dans sa générosité, son tact, sa gentillesse, sa pudeur aussi. Il était une sorte de Ghassan du XXIe siècle, de son temps, qui tenait cependant énormément à l'opinion de son père. 

Comment a-t-il réagi à la tentative d’assassinat contre son oncle, Marwan Hamadé?
Ce jour-là, il était bizarre; il est resté très calme, mais il était aussi très pâle. Dans l’ensemble, il a plutôt bien encaissé le coup, il était surtout soulagé que son oncle ait échappé à la mort. Il était déjà révolté par la reconduction du président Lahoud, mais cet attentat lui a aussi donné l’impression que quelque chose se mettait à changer. C’est alors qu’il a commencé à recevoir des menaces.

Etait-il inquiet?
Il avait conscience d’être en danger, mais comme il était particulièrement croyant et courageux, il avait une force intérieure incroyable qui lui permettait d’affronter risques et périls, sans jamais se départir de son humour. Il nous déclarait: «Celui qui a peur ne m’accompagne pas.» Par exemple, au cours des manifestations de février et mars, quand ses gardes du corps essayaient de le protéger, il les repoussait pour laisser les gens s’approcher.

Comment a-t-il vécu la journée du 14 février?
Quand il a su que c’était le Premier ministre qui avait été assassiné, il n’y a pas cru. Il était effondré. Puis, il a repris du poil de la bête. Pour lui, ce n’était pas la goutte qui avait fait déborder le vase, car le vase avait débordé depuis longtemps.

Les attentats contre Samir Kassir et May Chidiac l’ont particulièrement touché, évidemment.
Pour Samir, je l’ai vu larmoyer plusieurs fois. Il a ressenti de la colère, bien sûr, mais cette colère était constructive, il la faisait passer en écrivant et en s’exprimant à la télévision. Il a fait partie de ceux qui portaient le cercueil de Samir. D’ailleurs, cet enterrement est un souvenir terrible pour moi. Je marchais derrière le cercueil; lorsque nous sommes passés devant le Parlement, je me suis mise à pleurer de façon incontrôlable, car j’ai eu brusquement très peur pour Gebran. Lorsque, à son propre enterrement, nous sommes repassés devant le Parlement, cela a été le moment le plus insoutenable pour moi; j’ai bien cru que j’allais m’évanouir en repensant à ce pressentiment. Pour May Chidiac, Gebran se trouvait alors à Paris. Ça a été la seule et unique fois où je n’ai pas osé l’appeler. Je lui ai juste envoyé un SMS, sachant qu’il avait déjà été averti, car je n’arrivais même pas à lui en parler. Il a ensuite fait une intervention télévisée en demandant pourquoi on s’en prenait à un “papillon” plutôt que de s’en prendre à des hommes, comme lui.

Comment s’est passée toute la période de préparation aux élections législatives?
C’était important pour lui, car il avait la conviction d’avoir un rôle à jouer au Parlement. Et c’était en plus quelqu’un qui n’aimait pas perdre. Pourtant, comme il était toujours ouvert aux conseils de ses proches, il avait d’abord demandé l’avis de plusieurs personnes, dont moi-même. Je lui avais déconseillé de se présenter, non parce que je pensais qu’il n’allait pas être élu, mais parce que je le plaçais au-dessus de la mêlée, trop honnête pour entrer dans cet univers-là. Même en politique, il défendait ses amis envers et contre tout, quitte à payer les pots cassés. Il faut savoir que de toute la classe politique, il était l’homme le plus démocrate dans le vrai sens du mot. Au bureau, on trouvait des gens de toutes les tendances. Par exemple, il ne voyait pas d’inconvénient à ce que je vote pour la liste Aoun, étant donné que j’étais inscrite à Baabda (si j’avais été inscrite à Beyrouth, je n’aurais pas hésité une seconde). Il m’appelait même “Orangina”, et, malicieusement, il me faisait dire pour qui j’allais voter devant ses visiteurs. C’est ce qui faisait sa force et sa grandeur, car je ne crois pas que l’on aurait vu ce genre de situation - une assistante votant pour la liste opposée à celle de son patron sans que cela ne crée de tensions - chez d’autres hommes politiques libanais.

Racontez-nous la naissance de son fameux serment.
Ce jour-là, il y avait beaucoup de monde dans son bureau. Gebran participait à la conversation quand, tout à coup, il s’est assis et a commencé à griffonner sur deux petits bouts de papier. De loin, il me les a montrés en me faisant de grands signes, mais je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire. Ce n’est qu’ensuite, au cours du discours, que j’ai réalisé que j’avais assisté à un moment historique.
Lui-même n’avait pas conscience qu’il allait entrer dans l’Histoire. Il vivait les événements de l’intérieur et ne pouvait pas avoir assez de recul. Ce n’est que lorsqu’il a visionné un documentaire sur le 14 mars qu’il a compris l’importance de ces journées. Et il avait souvent l’impression que les gens ne réalisaient pas vraiment ce qui avait été accompli, ce qui le rendait triste. Aujourd’hui, j’écoute et je comprends son serment différemment.
Pouvez-vous nous parler du jour de l’assassinat?
J’étais chez le coiffeur lorsque Khalil Chammas, son assistant, m’a téléphoné. Au son de sa voix, j’ai compris qu’il y avait un problème, mais on ne savait encore rien, si ce n’est qu’une explosion avait eu lieu à Mkallès. Je me suis refusé à penser que cela pouvait être Gebran. Tout en me faisant coiffer, ce qui m’énervait au plus haut point, j’ai essayé de le joindre, en vain. Puis, je n’ai plus réussi à contacter Khalil. Alors que je n’étais encore qu’à moitié coiffée, j’ai voulu me rendre au Nahar, je ne supportais plus de rester là. En voiture, tout en enlevant mes bigoudis, j’ai entendu à la radio qu’on avait pu le joindre et que tout allait bien. Puis, on a commencé à parler d’une voiture blindée, et là, je me suis mise à hurler comme une folle. Je n’arrivais plus à conduire, j’étais certaine que c’était lui. Je me souviens de chaque détail de ces instants, comme s’ils avaient été marqués au fer rouge. Lorsque je suis arrivée au bureau, tout le monde était calme. Mais, dans le coin d’un écran de télé qui montrait la scène de l’explosion, la caméra est passée rapidement sur une valise déchirée dont sortait un bout de dossier bleu. Le dossier que je lui préparais tous les jours et que je mettais dans cette valise. Cela a été le moment le plus douloureux de ma vie. J’ai juste poussé un cri, mais il est vraiment sorti de mes tripes: «Pourquoi?» Et le cauchemar a commencé.

Comment vivez-vous aujourd’hui avec sa mort?
En février, je lui avais dit que 2005 étant l’année du coq, ce serait son année (car il était coq selon l’horoscope chinois). Je dois croire, j’ai besoin de croire que sa mort a servi à quelque chose, sans quoi ce serait insupportable. Il avait deux idoles, Che Guevara et JFK, et il est mort de la même façon qu’eux. J’ai l’impression qu’il savait, qu’il était candidat potentiel au martyre. Il a poussé sa conviction jusqu’au bout, il est mort pour ses idées. Mais ses idées resteront, car, ironiquement, même ses pires ennemis ne peuvent être ouvertement contre les principes qui étaient les siens: l’indépendance et la souveraineté du Liban, la convivialité et la coexistence, la liberté d’expression et la démocratie… Il a été tué par ceux qui redoutaient l’impact de ses mots, l’incidence de son discours fédérateur et le message qu’il véhiculait. Malheureusement pour eux, ils se sont lourdement trompés dans leurs calculs, car le message de Gebran sera repris et décuplé par la masse de gens qui adhèrent à ses principes. Sa mort a fait de nous des “Gebranyouns”. Nous n’avons pas peur et sommes prêts à offrir pour le Liban le même prix que Gebran et tous les martyrs ont payé. Je tiens à dire qu’il avait surtout placé son espoir pour le pays dans les jeunes. Il voulait les voir sortir des partis politiques déjà existants, pour imaginer un nouveau Liban, pour retrouver leur capacité à rêver.

Quel est le meilleur souvenir que vous ayez de lui?
Il y en a tellement… Je suis émue lorsque je repense à son dernier repas au bureau. Nous avons fait une séance de dégustation d’huiles d’olive, juste avec du sel et du pain. Il portait la grande bavette que je lui avais faite pour qu’il arrête de tacher ses cravates. Nous étions tous détendus, on a raconté des potins, comme il aimait le faire. Cela a été un moment privilégié. Une autre scène me revient souvent, car elle en dit long sur lui: nous remontions la rue Hamra à pied car il y avait trop d’embouteillages. Nous sommes passés devant un vendeur de sandwichs qui avait très mauvaise réputation. Gebran a tout de même voulu lui acheter un sandwich de makaneks (saucisses). Je le revois marchant dans la rue, en toute simplicité au milieu des passants, mangeant son sandwich comme un enfant. Pendant un mois, tout le monde au bureau a mangé de ces sandwichs! C’est un exemple de son cœur en or, de sa simplicité.

Le manque se fait-il moins sentir avec le temps?
Tout le monde ici se sent orphelin; il était toujours là pour aider en cas de coup dur, même le plus petit employé. Entre nous, nous l’appelions “Zorro”! Jusqu’à aujourd’hui, tous les matins, l’équipe qui l’entourait de près vient dans son bureau pour lui dire bonjour. Parfois, nous nous y installons et nous lui racontons la journée, nous lui confions nos soucis, comme nous le faisions lorsqu’il était vivant. Nous agissons en fonction de ce que lui aurait voulu que nous fassions. Beaucoup n’arrivent toujours pas à parler de lui au passé. Gebran me disait toujours que les morts sont à nos côtés, qu’il parlait à sa mère, à sa sœur… Je veux croire à cela. Et pour moi, le fait qu’il soit mort le 12/12 est un signe, car en numérologie, le 12 symbolise la plénitude. Certains penseront sans doute que je suis folle, mais ce n’est pas grave: il y a deux ou trois nuits, j’ai rêvé de lui; je ne voyais pas son visage, juste une mèche sur son front, lui qui était toujours très bien peigné. Par la suite, Khalil m’a dit qu’il avait été exactement comme ça à la morgue… Si les esprits existent, voir le sien ne me ferait pas peur, au contraire.

Propos recueillis par Nathalie Bontems